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Europe

12 juillet 2017

L’élection d’Emmanuel Macron, un vote anti-Frexit, mais pas (encore) pro-européen

Le 7 mai 2017, les Français n’ont pas seulement élu Emmanuel Macron à la présidence de la République, ils ont clairement dit non au « Frexit », un choix confirmé lors des élections législatives qui ont suivi. Autrement dit, le 7 mai a été l’inverse du Brexit. Un aspect curieusement oublié par les commentateurs, comme si la question européenne restait pour beaucoup d’entre eux un sujet radioactif, alors même qu’une page ouverte par le « non » au Traité constitutionnel européen (TCE) de 2005 vient de se refermer.

En effet, les électeurs avaient le choix entre deux modèles de société très clairs, à la différence du référendum de 2005 où le vote négatif était présenté comme sans conséquence, puisqu’un « non » ne signifiait pas une sortie de l’Union. D’un côté une France isolée, fermée, frileuse, identitaire, Marine Le Pen ayant axé sa campagne sur le Frexit et la sortie de l’euro. De l’autre une France européenne, ouverte sur le monde, accueillante, tolérante, Emmanuel Macron ayant mené sa Blitzkrieg étendard européen au poing. Bien sûr, l’avenir de la démocratie et de la République était aussi en jeu, mais l’entreprise de dédiabolisation que le FN a menée depuis dix ans a incroyablement minimisé ce danger, comme l’a démontré la gauche mélenchoniste qui a osé renvoyer dos à dos fascisme et libéralisme dans un incroyable contresens historique (car si le libéralisme admet le pluralisme, ce n’est pas le cas du fascisme, faut-il le rappeler). D’ailleurs, une petite moitié de la gauche radicale s’est abstenue ou a voté Le Pen, tout comme une partie de l’électorat de droite, ce qui montre bien que la peur du FN est loin d’être la seule clef du scrutin.

Les citoyens ont tranché sans ambiguïté : ils ne veulent pas dans leur immense majorité d’un Frexit, Marine Le Pen n’ayant même pas atteint les 34 % au second tour, confirmant ainsi les sondages qui montrent que plus de 70 % des Français sont attachés à l’euro et à l’Union. Ainsi, selon une récente enquête du Pew Research Center (réalisée au premier trimestre 2017), seuls 22 % des Français sont en faveur d’un Frexit. Si Jean-Luc Mélenchon, qui a l’europhobie en partage avec le FN, comme le montre son indignation sur la présence du drapeau européen à l’Assemblée nationale, avait été qualifié pour le second tour face à Macron, le résultat aurait été le même.

Les extrêmes ont d’ailleurs pris conscience du plafond de verre infranchissable que constituait leur europhobie. Ainsi, Mélenchon, dans la dernière ligne droite de sa campagne, a modifié son discours, jurant qu’on l’avait mal compris, qu’il n’était nullement en faveur d’un Frexit. Marine Le Pen a fait de même, se livrant à un incroyable virage sur l’aile : en fait, l’euro n’était plus incompatible avec son programme éco­nomique et donc la sortie de l’union monétaire n’était plus prioritaire, l’euro (ou l’écu, on n’a pas bien compris) resterait en vigueur pour les grandes entreprises, le franc serait accroché à l’euro, etc. Et lors du débat d’entre deux tours, elle s’est noyée dans ses contradictions, incapable d’expliquer clairement aux Français ce qu’elle voulait. Or, on ne joue pas l’argent des Français à la roulette russe…

Ces danses de Saint-Guy autour de l’Europe n’auront servi à rien : le triomphe du plus européen des candidats, celui en qui tous les commentateurs voyaient une bulle prête à éclater, le confirme. Le député Gilbert Collard, patron du Rassemblement bleu marine, a reconnu, le 11 mai, à l’instar de plusieurs dirigeants frontistes, que « pour nous, la question de l’euro, c’est terminé, le peuple a fait son référendum dimanche dernier, Marine doit entendre ce message »

La question européenne est donc tranchée et bien tranchée. Néanmoins, on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’une adhésion aux politiques européennes telles qu’elles sont actuellement menées. Si les Français ont refusé le saut dans le vide, à l’instar des Autrichiens, des Néerlandais et des Italiens, qui viennent d’administrer une sévère déculottée au Mouvement cinq étoiles lors des municipales italiennes, ils n’ont pas pour autant donné un blanc-seing à l’Union telle qu’elle fonctionne aujourd’hui. Plusieurs plaies béantes, si elles ne sont pas rapidement soignées, pourraient gangréner le projet européen. Emmanuel Macron le sait parfaitement. Le non au Frexit n’est pas un oui à l’Union.

C’est pourquoi, lors de son premier sommet européen, les 22 et 23 juin à Bruxelles, le chef de l’État a plaidé pour une Europe plus protectrice de ses intérêts face à l’agressivité chinoise, pour une révision plus contraignante de la directive sur les travailleurs détachés afin de lutter contre le dumping social, pour une Europe de la défense face au retrait américain, pour un approfondissement de la zone euro ou encore pour un meilleur contrôle des frontières extérieures tout en accueillant les demandeurs d’asile, car « c’est notre tradition et notre honneur », comme il l’a proclamé à l’issue du conseil européen.

Mais il a pu constater, notamment avec les pays d’Europe centrale, que changer le logiciel de l’Union à vingt-sept ne sera pas chose aisée, après vingt ans de dérive « ultralibérale » : beaucoup de gouvernements, sans même parler de la Commission, restent persuadés qu’une Europe ouverte aux quatre vents et la plus dérégulée possible sont la solution adaptée. Il faudra, pour faire bouger les choses, remettre en marche le couple franco-allemand, car « il n’y a pas de solution européenne pertinente s’il n’y a pas de solution franco-allemande pertinente ». Au-delà de l’affichage, un rien trop emphatique, de la bonne entente avec la chancelière Angela Merkel, le président de la République sait que les mots, dont la France a abreuvé ses partenaires depuis 20 ans, ne suffiront pas. « La voix de la France est importante, elle peut changer beaucoup de choses. Mais cela suppose qu’elle soit exemplaire, qu’elle dise clairement ce qu’elle veut et qu’elle fasse ce qu’elle dit » a ainsi reconnu Emmanuel Macron. En clair, il s’agit de réformer la France, pour lui redonner tout son poids, si on veut espérer réformer l’Union.

The « new boy », comme l’a qualifié Viktor Orban, le Premier ministre hongrois, bénéficie, pour ce faire, d’un alignement des planètes sans précédent : les indicateurs éco­nomiques passent tous au vert et surtout le catastrophique Brexit et l’isolationnisme agressif de Donald Trump montrent aux Européens qu’il n’y avait pas de plan B possible en dehors de la construction communautaire. C’est l’Union seule qui peut prétendre occuper l’espace laissé libre par les États-Unis et la Grande-Bretagne et non pas un pays européen pris isolément, y compris l’Allemagne. Emmanuel Macron n’aura pas beaucoup d’excuses s’il échoue.

Écrit par

Jean Quatremer

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