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Politiques

10 juillet 2017

Les élus de La République en marche incarnent-ils le renouveau démocratique ?

Les campagnes présidentielle et législatives de 2017 ont été placées sous le sceau du renou­vellement de la classe politique, ardemment critiquée de tous bords pour s’être trop professionnalisée et enfermée dans une sphère coupée du monde réel et de la société civile. On peut évidemment s’interroger sur ce récent engouement pour une démocratie renouvelée alors même que les préoccupations dominantes des électeurs sont constituées par la situation économique et la sécurité notamment face au terrorisme, et cela bien avant toute refonte des institutions de la Ve République ou du mode de scrutin, comme le montre clairement l’enquête électorale du Cevipof. La résurgence du thème de la société civile laisse supposer que la société politique s’oppose à la vraie vie, argument qui constitue l’un des caractères fondateurs du discours populiste opposant le peuple aux élites et le savoir spontané du premier à l’ignorance des secondes. Quoi qu’il en soit, la victoire écrasante de La République en marche (LREM) aux élections législatives conduit à se demander en quoi ses élus incarnent ce renouveau dans leurs profils sociaux et professionnels alors qu’il est encore trop tôt pour répondre à cette question sur le terrain des pratiques parlementaires et politiques.

Pour mener l’analyse, on retient donc ici les 348 députés élus qui avaient été investis par LREM, dont 303 se rattachent à la nuance LREM et 45 à la nuance MoDem, selon le décompte des services de l’Assemblée nationale, qui diffère très légèrement de celui opéré par les préfectures – comme leur répartition en groupes parlementaires. Cette étude s’insère dans le cadre plus général d’une recherche sur les députés de la Ve République ayant fait l’objet d’une déclaration à la CNIL. On passera donc en revue les variables démo­graphiques, le degré de socialisation politique puis le recrutement social, en comparant les élus LREM aux candidats afin de mesurer en quoi les élections ont servi ou non de filtre ou d’amplificateur à certaines caractéristiques.

Le renouvellement générationnel passe par les femmes

Globalement, il est indéniable que les élus LREM représentent un renouvellement générationnel non seulement dans la mesure où leur âge moyen est à la baisse en comparaison de celui qui prévalait dans l’Assemblée sortante mais également par la volonté d’organiser une présence paritaire des femmes et des hommes. Leur âge moyen s’établit à 46,4 ans mais cette moyenne est de 47 ans pour les hommes et de 45,7 ans pour les femmes. Le fait d’avoir détenu un mandat électif quelconque ou d’être novice joue sur cette distribution moyenne bien plus que le genre puisque les anciens élus, femmes ou hommes, ont 51 ans en moyenne contre environ 46 ans pour les novices. La comparaison que l’on peut faire avec l’ensemble des candidats investis par LREM1 montre que les élus sont très légèrement plus jeunes. En conséquence, le processus électoral ne semble pas avoir profité particulièrement aux plus expérimentés. Cela est encore confirmé par le fait que la proportion de novices n’a presque pas diminué puisqu’elle est encore de 51 % chez les élus contre 53 % chez les candidats. Ce noviciat concerne d’ailleurs surtout les femmes, dont 58 % n’ont jamais été élues, contre 45 % des hommes. Ce sont donc plutôt les femmes qui assurent le renouvellement. L’autre ligne de démarcation est constituée par l’appartenance au MoDem car les élus y sont plus âgés et plus expérimentés.

Le parcours politique des élus LREM est marqué quant à lui par la répartition tripartite entre ceux qui, sans être nécessairement élus, ont témoigné lors de candidatures ou d’engagements partisans de sensibilités de gauche (33 %), ceux qui viennent de la droite parlementaire et du centre (28 %) et ceux qui se sont déclarés proches ab initio de LREM (37 %). Ces origines politiques reflètent très fidèlement celles que l’on a déjà pu repérer pour l’ensemble des candidats LREM, sauf la disparition des candidats autrefois proches de la gauche souverainiste. En revanche, un contraste assez fort distingue les novices de ceux qui sont déjà élus. Plus d’un tiers de ces derniers viennent du PS et la moitié de la gauche de gouvernement.

Le faible impact de la socialisation politique

Une seconde question tient à l’expérience politique accumulée par les élus et au poids de cette expérience dans leur succès. Le premier constat est que la proportion de novices est inférieure chez les députés (51 %) à celle qu’elle était chez les candidats (60 %). Une autre observation tient au fait que la détention de mandats est la même chez les députés et chez les candidats, ce qui ne fait que confirmer la dimension nationale du vote aux législatives de 2017 sans que le cumul des mandats, ou son absence, aient pu avantager les candidats. Tout s’est joué sur l’étiquette comme l’a montré d’ailleurs la propension de certains candidats à jouer sur la confusion de leurs professions de foi.

Une autre façon d’étudier la socialisation politique est de prendre en considération l’ensemble des activités de nature politique au sens large sans les réduire à la détention de mandats. De nombreux candidats LREM ont argué du fait de n’avoir jamais été encartés ou élus, ce qui ne les a pas empêchés d’être candidats à des élections locales ou d’avoir eu des contacts directs avec le monde institutionnel et politique au titre de leur profession. C’est ainsi le cas de nombreux consultants qui ont travaillé pour des partis politiques, de fonctionnaires territoriaux ou d’assistants parlementaires familiarisés avec le monde des élus. On observe ainsi que 30 % des élus LREM ont eu, à un titre ou un autre, une activité militante dans le cadre de partis politiques, que 7 % ont participé à des cabinets ministériels ou que 9 % ont eu des responsabilités dans des établissements publics. Sur les 176 qui sont élus pour la toute première fois en 2017 en accédant directement au Palais-Bourbon, un tiers environ ont déjà eu une expérience politique au sens large.

On peut alors prendre en compte le fait d’avoir participé à un cabinet ministériel, d’avoir eu des responsabilités dans un organisme consulaire ou un syndicat professionnel, d’avoir été ou d’être membre du Conseil économique, social et environnemental ou bien encore d’avoir eu une activité soit de conseil auprès d’un élu soit de membre actif d’un parti ayant eu une responsabilité d’appareil (fédération départementale, conseils nationaux ou responsabilités exécutives dans des partis politiques). En ajoutant à ces critères le fait d’avoir détenu au moins une fois un mandat électif, quel qu’il soit, on obtient ainsi un indice composite de politisation
allant de 0 à 5 en fonction du nombre d’occurrences que l’on peut observer. La moyenne de cet indice est de 0,95 pour les élus LREM alors qu’elle était de 0,91 pour l’ensemble des candidats LREM ce qui vient là encore témoigner du peu d’effet de l’expérience politique sur le résultat de l’élection.

Un renouvellement élitaire

L’analyse des profils socioprofessionnels montre que cette vague de renouvellement reste fondamentalement bridée par la faible diversité du recrutement social. Certes, la démocratie re­présentative n’échappe pas à la « loi d’airain » des oligarchies mise en lumière par le sociologue Roberto Michels au siècle dernier et cela pour la raison très simple que toute activité humaine collective conduit à produire de la division du travail et de la professionnalisation2. On peut également penser que des élites bien formées et compétentes sont nécessaires pour prendre en charge la complexité des politiques publiques comme la confrontation des intérêts qui traversent la société. Néanmoins, toute la campagne présidentielle a été marquée par une montée en force du populisme et des thèses souverainistes qui ont capté la moitié de l’électorat au premier tour dans le cadre d’un niveau de défiance sans précédent envers le personnel politique, qui s’est développé au premier chef parmi les électeurs les plus jeunes et les plus modestes. Aux législatives, si le principal facteur de vote en faveur de LREM est la volonté d’offrir au Président Macron un forte majorité, l’idée de « sortir les sortants » au profit d’une nouvelle élite plus jeune, plus féminine et exempte des « affaires » qui ont stigmatisé le personnel politique depuis des décennies est également très présente. Le thème du renouveau reste marqué par son ambiguïté puisqu’il désigne à la fois un changement de personnel mais aussi le choix de représentants plus efficaces car plus prag­matiques et moins soupçonnables de conflits d’intérêts. Cependant, il n’est pas certain que ce renouveau réponde à l’enjeu d’une démocratie appropriée par l’ensemble des citoyens comme en témoignent les niveaux d’abstention aux premier et second tour des élections législatives.

La question que pose le recrutement au sein de la « société civile » est qu’il court-circuite le rôle formateur des partis traditionnels, dont l’une des fonctions était précisément d’offrir une mobilité sociale à des militants d’extraction souvent modeste. Les profils socioprofessionnels des députés LREM restent donc marqués par une forte proportion d’élus diplômés, membres des catégories supérieures et notamment de celles du secteur privé. Il est cependant également vrai que ces élites sont nouvelles en ce qu’elles proviennent souvent du milieu des petites voire très petites entreprises dans le secteur des services, du conseil ou de la communication.
On touche ici à la grande complexité du débat sur la nature des catégories sociales car si les ressources scolaires sont élevées, elles n’impliquent nullement que les ressources patrimoniales ou financières le soient. Les députés LREM ne ressemblent pas aux notables traditionnels ayant un ancrage dans le monde des grandes entreprises, des professions libérales ou de la haute fonction publique, du moins dans leur composante purement LREM, les élus MoDem en étant plus proches.

La comparaison entre les professions des députés et celles des candidats LREM ne montre là encore que peu de différences.

Ce renouvellement passe donc par une minoration de la part des professionnels du secteur public au profit de ceux qui sont issus du secteur privé. On remarque ainsi que les catégories supérieures du public ne constituent que 11,5 % des députés LREM alors que les catégories supérieures du monde de l’entreprise, salariées ou non, en représentent 37,6 % auxquelles il fait ajouter les professions libérales qui en constituent 11,8.

Ce nouvel équilibre professionnel explique la nature des diplômes et des formations dont la proportion varie fortement elle aussi en fonction de la séparation entre les novices et ceux qui sont déjà élus. Si les députés LREM sont en moyenne diplômés en droit à hauteur de 19 %, cette proportion atteint 27 % chez les novices. Les détenteurs d’un diplôme en économie ou en gestion constituent également 19 % des députés LREM mais 23 % des seuls novices. En revanche la situation s’inverse en ce qui concerne les diplômes scientifiques ou d’ingénieur dont la moyenne est également de 19 % mais tombe à 17 % chez les novices contre 21 % chez ceux qui sont déjà élus. Le passage par les grandes écoles suit la même logique. Si l’on note la présence de 21 anciens de Sciences Po Paris et de 12 anciens d’un Institut d’études politiques de pro­vince, on ne compte en revanche que 6 énarques, 2 polytechniciens et 4 normaliens. On est donc bien ici au cœur d’une recomposition élitaire donnant beaucoup plus de poids aux formations à l’entreprise qu’aux filières habituelles des élites françaises.

Le regroupement des ces diverses catégories professionnelles en trois strates sociales3 montre que les catégories supérieures sont très majoritaires notamment chez les novices, ce qui confirme que la classe politique traditionnelle est d’un profil social moyen généralement plus modeste.

En conclusion, le renouveau incarné par les élus LREM est réel sans qu’il soit synonyme d’une véritable diversification sociale. Le mouvement n’a guère attiré les catégories populaires ni en termes de candidatures ni en termes électoraux. On voit ainsi émerger une nouvelle élite ayant surtout ses racines dans le secteur privé, illustrant la
montée en force de classes supérieures diplômées, urbaines, rompant avec les élites notabiliaires traditionnelles, s’appuyant sur un parcours politique local, mais assez éloignée par son profil de la société française dans son ensemble. C’est sans doute sur ce terrain que va se jouer la capacité de collaborer avec un exécutif puissant dont les entourages sont largement puisés dans les rangs de la haute fonction publique  et de mener un travail législatif qui puisse réunifier une France politique minée par la fracture sociale.

Luc Rouban

1. Dont on peut trouver le détail des profils dans : Luc Rouban, « Le profil des candidats investispar La République en Marche : un renouveau limité », note du Cevipof, n° 39, juin 2017, https://www.enef.fr/app/download/15911765625/LA_NOTE_%2339_vague15.pdf?t=1498144334

2. Sur ce débat au cœur de toutes les polémiques, nous nous permettons de renvoyer à : Pascal Perrineau, Luc Rouban (dir.), La démocratie de l’entre-soi, Paris, Presses de Sciences Po, 2017.

3. Le codage a été réalisé comme suit. Les catégories populaires comprennent les ouvriers, les employés du privé comme du public, les artisans-commerçants. Les catégories moyennes recouvrent les étudiants, les professeurs des écoles, les enseignants du second degré, les maîtres de conférence, les officiers, les journalistes, les professions intermédiaires du privé comme du public et les agriculteurs. Les catégories supérieures sont composées des cadres du privé, des industriels et gros commerçants, des patrons de TPE, des professions libérales, des cadres des trois fonctions publiques et des entreprises publiques, des permanents politiques, des universitaires de rang A, des intellectuels et artistes.

 

Écrit par

Luc Rouban

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