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Politiques

3 octobre 2012

Les universités inquiètes pour leur avenir

[caption id="attachment_1402" align="alignleft" width="375" caption="Credit : PATRICK HERTZOG/AFP"][/caption]                 La situation financière des universités se dégrade. C’est une des conséquences techniques de la loi sur l’autonomie. Geneviève Fioraso annonce une rallonge de 250 millions d’euros pour 2013, déjà considérée comme sous-évaluée face aux besoins. Geneviève Fioraso était attendue au tournant. « Je ne m’attends pas à me faire couvrir de louanges par les présidents d’université », a ironisé la ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche lors de la présentation du budget de son ministère pour 2013. L’exercice paraissait pourtant réussi, avec l’annonce d’une hausse de 2 % du budget consacré aux universités, l’un des rares épargné par la rigueur. Mais cette hausse, ramenée à 0,3 % après inflation, est-elle susceptible de calmer la bronca qui sévit dans le milieu universitaire? Rien n’est moins sûr. Alors que 19 universités françaises sont actuellement dans le rouge, dont 11 depuis deux ans, les présidents sont de plus en plus nombreux à tirer la sonnette d’alarme. Directement visée, la loi « LRU » (relative aux libertés et responsabilités des universités) portée par Valérie Pécresse en 2007. En vertu de celle-ci, les universités doivent désormais gérer l’intégralité de leurs dépenses, en particulier la masse salariale, qui représente quelque 80 % de leur budget.
« L’AUTONOMIE DES UNIVERSITÉS IMPLIQUE DE NOUVEAUX COÛTS QUI N’AURAIENT PAS ÉTÉ CORRECTEMENT BUDGÉTISÉS »Louis Vogel, président de l’université Panthéon-Assas, président de la Conférence des présidents d’universite
Une partie des dirigeants d’université estime que les dotations de l’État – qui représentent entre 70 % et 90 % des budgets des universités – sont sous-évaluées par rapport à la réalité des dépenses. La ministre, elle, rejette la faute sur son prédécesseur et pointe le manque d’accompagnement de la loi LRU sur le terrain.«Il y a eu une autonomie bradée, on assainit les bases, explique-t-elle. Mais il s’agit désormais de remettre les universités devant leurs responsabilités de gestion. » Le dialogue s’annonce compliqué. La situation financière des universités françaises se dégrade. « La moitié d’entre elles ont un fonds de roulement inférieur à un mois et un quart ont une trésorerie négative en 2012 », analyse Louis Vogel, président de l’université Panthéon-Assas, qui préside égale- ment la Conférence des présidents d’université (CPU). Pour certaines, la situation est critique, comme à Angers où l’on s’attend à essuyer une nouvelle perte de 3 millions d’euros, après des déficits de 700 000 euros en 2010 et de 3,3 mil- lions en 2011. Même les universités aux budgets équilibrés tremblent pour le prochain exercice. À Strasbourg ou Aix- Marseille, les directions s’apprêtent à devoir faire des efforts pour boucler le budget 2013. À l’université Paris Descartes, c’est la sécurité même des bâtiments qui est en jeu. « Cela s’annonce compliqué car il nous faut dégager une marge d’autofinancement pour investir nos bâtiments qui ont été frappés d’un avis négatif par la commission de sécurité. Ce qui implique 2 à 3 millions d’euros de travaux », témoigne François Paquis, le directeur général des services. Plusieurs lacunes dans le calcul des budgets Bien que l’autonomie ne soit pas contestée par les dirigeants d’uni- versité, la plupart veulent un ré- équilibrage des dotations pour mieux prendre en compte la réalité des dépenses. Ainsi la dotation de l’État ne prenait pas en compte jusqu’à maintenant l’ancienneté des fonctionnaires et les change- ments d’échelons, connus sous le nom de « glissement vieillissement technicité », ou GVT. À l’université Bretagne-Sud (UBS), au budget pourtant équilibré jusqu’en 2011, la situation se dégrade et le GVT est le poste qui a le plus augmenté depuis 2009, comme en témoigne le directeur général des services, Jean-Michel Le Pimpec. En France, le manque à gagner dû au vieillissement du personnel est évalué entre 35 et 45 millions d’euros pour l’ensemble des universités. Un passif qui sera épongé en 2013 grâce à la rallonge de 250 millions d’euros accordée par Geneviève Fioraso. Mais les années suivantes ? « Il faut que l’État réintègre le GVT dans le transfert de la masse salariale », prévient Louis Vogel. Dans les facultés de médecine, la dotation de l’État ne couvre pas non plus la rémunération des médecins ayant le statut de professeur des universités-praticien hospitalier (PU-PH) en surnombre. Ces fonctionnaires peuvent en effet, dans certaines conditions, continuer à exercer et percevoir leurs salaires après 65 ans, même après l’embauche d’un remplaçant. Un « oubli » qui coûte cher aux universités. « Dans les principales facultés de médecine, le surcoût varie entre 500 000 et 800 000 euros », estime François Paquis. À l’univer- sité Paris Descartes, ce poste constitue un surcoût non compensé de 820 000 euros par an, précise-t-il. Enfin, l’autonomie implique de nouveaux coûts, qui n’auraient pas été correctement budgétisés, ajoute Louis Vogel. « Il faut des instruments de ges- tion, des systèmes d’information sophis- tiqués, une comptabilité analytique, du personnel formé et en particulier des contrôleurs de gestion », énumère-t-il. Autant d’investissements qui de- vraient permettre, dans un second temps, de faire des économies. Des gels de postes au programme Mal préparées, les universités doivent bel et bien faire des efforts pour éviter le dérapage incontrôlé de leurs finances. Des plans d’éco- nomies ont été mis en place un peu partout. « Nous avons dû réduire les budgets de fonctionnement des services centraux : la documentation, les affaires internationales, l’information pédagogique, les services financier et informatique », indique Jean-Michel Le Pimpec. « Impossible de toucher à la masse salariale, précise-t-il. Mais nous avons décidé de geler quelques postes en 2012. » Pourtant, malgré 360 000 euros d’économies réalisées cette année, il signale que l’équilibre budgétaire de son établissement est de plus en plus incertain. L’université d’Angers quant à elle prévoit de supprimer 25 contrac- tuels, de réduire les heures supplé- mentaires et les frais de fonctionnement. « Tout ceci ne suffit pas », note cependant le président, Jean- Paul Saint-André, qui réclame « un rebasement de notre dotation afin qu’elle colle à la réalité et permette un fonctionnement plus sain ». En attendant, alerté par le président de l’université, le rectorat a mandaté trois inspecteurs en juillet dernier pour lui apporter une assistance comptable et stratégique. Il faudra sans doute aller plus loin dans les économies, « geler des postes de personnels partant à la retraite notamment, avance Louis Vogel. Compte tenu de l’importance de la masse salariale dans nos budgets, c’est sur ce poste qu’il est le plus logique de faire des économies. » Justifier l’argent public Pour l’an prochain, la ministre a promisunehausse«de1,5%à3% des dotations selon les universités ». Ces rallonges apporteront certainement du liant. Mais le paquet de 250 millions d’euros supplémen- taires promis par le ministère doit être relativisé. Une fois déduite l’inflation, les 27 millions censés être alloués à l’embauche de 1 000 emplois nouveaux en premier cycle et les 35 millions au titre du GVT, il n’en restera plus grand-chose. Geneviève Fioraso assume, et met les présidents devant leurs responsabilités : « L’autonomie ne se résume pas à demander des chèques au ministère. » Priorité est donnée à l’accompagnement et au contrôle des dépenses. « En tant qu’État stratège, nous avons besoin de justifier l’argent public, d’investir dans des outils donneurs d’alerte », ajoute-t-elle. Des équipes « d’ingénierie » composées d’inspecteurs et de personnels des rectorats auront pour mission de débusquer les sources d’économies cachées. Façon de botter en touche ? Certains ne sont pas loin de le penser. Le chercheur Pascal Maillard, membre du collectif Sauvons l’Université, estime que le gouvernement est en train de préparer les universitaires « à une acceptation résignée de l’austérité dans le cadre d’une politique de gestion de l’existant ». Les fondations se multiplient Résignés, les dirigeants d’univer- sité ? Certains louchent déjà vers le privé pour s’assurer des recettes à l’avenir. Et développent la forma- tion continue, l’apprentissage, les contrats de recherche, les chaires ou encore les fondations qui permet- tent de faire rentrer des ressources complémentaires. Depuis la loi du 10 août 2007 autorisant les établis- sements publics à recourir à ce type de financement, une trentaine d’universités auraient déjà lancé leur fondation afin d’attirer les capitaux privés. L’une des plus grandes fondations d’université en France a été créée à Strasbourg après la fusion de trois établissements alsaciens, début 2009. Deux ans après le début de la première campagne de levée de fonds, celle-ci a récolté 12 millions d’euros (pour un budget de 420 millions). Les fonds serviront à financer des bourses, des projets de recherche, de formation ou la venue d’un professeur étranger. Une chaire de chimie est ainsi intégralement financée par l’assureur Axa. La fondation de l’université de Strasbourg emploie dix personnes à plein-temps, dont quatre chargées de lever des fonds auprès des entreprises. L’objectif est de lever 20 mil- lions sur cinq ans. « Nous démarrons aujourd’hui pour être prêts dans quelques années. L’ambition est de devenir comme la Fondation X [Poly- technique, ndlr] et d’internationa- liser la levée de fonds », note Jean Gagneux, le directeur financier. Même la petite université d’Angers, qui dépend à 90 % des subsides de l’État, ne rejette pas l’argent du privé. Une chaire « Règles et marchés » a été créée en 2009 avec des entreprises de la région et un projet de fondation serait dans les cartons. « À ce jour les fonds privés nous servent essentiellement à financer des opérations ponctuelles et n’ont pas vocation à atteindre une part im- portante de notre budget », nuance cependant Jean-Michel Saint-André. On est encore loin d’un véritable complément de financement. À l’heure actuelle, l’ensemble des fondations d’université n’ont collecté que quelque 70 millions d’euros, soit l’équivalent d’une seule levée de fonds d’HEC. Une chose est sûre, comme le relève François Paquis : « En 2013-2014, ce ne sont pas les fondations qui vont permettre aux universités de sortir de la crise. »

Tatiana Kalouguine Article paru dans le numéro 451 du mercredi 3 OCTOBRE 2012

Écrit par

Tatiana Kalouguine

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