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Monde

8 février 2017

Justin Vaïsse : « L’Europe pourrait faire les frais d’un axe Trump-Poutine »

Justin Vaïsse est le directeur du Centre d’analyse, de prévision et de stratégie (CAPS) du Quai d’Orsay, spécialiste des États-Unis, auteur de Zbigniew Brzezinski, Stratège de l’empire (Odile Jacob, 2016)

Donald Trump a affirmé pendant la période de transition que l’OTAN était obsolète tout en critiquant l’Allemagne et l’Union européenne et en se félicitant du Brexit. Comment doit-on se préparer en France à la présidence Trump ?

C’est préoccupant, car il s’agit d’une rupture historique. Tous les présidents américains depuis Harry Truman ont soutenu l’unification de l’Europe et ont souhaité, même si certains le redoutaient, avoir des alliés européens puissants. S’agit-il de la part de Donald Trump d’une politique ouvertement hostile ou d’une banale posture qui vise à diviser pour mieux régner ? Je ne sais pas, mais je constate que ce discours recoupe celui de Vladimir Poutine, un discours anti-Union européenne et anti-Angela Merkel.

Les dirigeants de l’OTAN essayent de rassurer les membres de l’Alliance…

Je suis moins inquiet sur l’avenir de l’OTAN parce que le fait de demander aux alliés de payer davantage n’est pas nouveau, et que « l’obsolescence » alléguée concerne seulement l’absence de prise en compte du terrorisme, ce qui n’est d’ailleurs même pas vrai. Mais surtout parce que Donald Trump  a choisi le général Mattis pour diriger le Pentagone. Ce militaire expérimenté a occupé, par le passé, l’un des commandements de l’Alliance, il a une influence visible sur le Président et il refuserait toute remise en cause. Il a déjà réussi à faire changer Trump de position sur l’usage de la torture et a posé, dit-on, plusieurs conditions à sa mission, notamment sur le respect des alliances.

Y a-t-il un risque, avec le Brexit, que la relation « spéciale » entre le Royaume Uni et les États-Unis retrouve de la vigueur ?

Sur le plan diplomatique, il faut reconnaître qu’il y a là un problème. à la conférence de Paris sur la paix au Proche-Orient, les Britanniques se sont alignés sur les positions de Donald Trump presque à la dernière minute. Boris Johnson n’est pas venu, puis il a bloqué les conclusions de la conférence au niveau européen et à Bruxelles. Or, comme le Royaume-Uni va continuer à être membre à part entière de l’UE jusqu’au Brexit, c’est-à-dire pendant au moins deux ans, il gardera son droit de veto sur la politique étrangère européenne. Là où en revanche il y a une limite à ce rapprochement avec les états-Unis, c’est sur le plan commercial. Theresa May vient de tenir des discours très libre-échangistes alors que Donald Trump affiche jusqu’à présent des positions très protectionnistes. Et l’on voit mal Trump, qui se décrit comme négociateur hors pair, accorder un « sweet deal » à Londres, qui menacerait éventuellement les intérêts de son électorat dans les états de la « Rust Belt », mais aussi la place financière de New York qui va bénéficier du Brexit.

Barack Obama avait loué la longévité, la sagesse et la générosité de la chancelière Merkel pendant la crise migratoire. Donald Trump, lui,  l’attaque frontalement…

En effet, car pour lui, elle est l’anti-modèle par excellence. Il est de ce point de vue sur la ligne des populistes européens comme Viktor Orban, Marine Le Pen ou Nigel Farage qui considèrent Angela Merkel comme la source des maux de l’Europe, autant de leaders qui admirent Vladimir Poutine et sont soutenus pas lui. Sur l’unité européenne, la crise migratoire, les valeurs de solidarité et d’accueil, Donald Trump fait également partie de ce camp-là.

Croyez-vous que la Russie « tienne » Donald Trump ?

Je n’en sais rien. Je note simplement qu’il n’a jamais ouvertement critiqué Vladimir Poutine ni la Russie. Peut-être par conviction mais il y a dans cette attitude quelque chose de bizarre, un résidu d’inexpliqué. Je ne pense pas que les Russes voulaient faire élire Donald Trump. Ils souhaitaient seulement affaiblir Hillary Clinton. Mais en étant à l’origine d’un affrontement entre Donald Trump et les services de renseignement, suite à l’affaire du piratage de la présidentielle américaine, ils ont réussi à affaiblir les États-Unis.

Ne risque-t-on pas finalement de voir les présidents russe et américain s’entendre par-dessus la tête des Européens ?

Il est clair que si ces deux leaders parvenaient à un « deal », l’Europe pourrait en faire les frais. Ce ne serait pas une première. Il ne faut pas oublier qu’au début de la présidence Obama, le « reset » avec les Russes a été initié sans beaucoup de concertation avec les Européens, et qu’il concernait de nombreux sujets (Iran, Afghanistan, armes nucléaires, etc.) mais pas la sécurité européenne (Géorgie, Transnistrie, etc.). Mais avec Trump, il faudra surveiller de très près ce qui se passe sur la question de l’Ukraine et de la Syrie. Ensuite, est-ce que l’administration Trump continuera à coopérer avec les Européens et la France dans les domaines où nous avons besoin des états-Unis, notamment contre le terrorisme en Afrique ? Je crois que ce serait dans leur intérêt mais si ce n’est pas le cas, il ne faudra pas exclure une crise franco-américaine à ce sujet.

Est-ce que cet axe Trump-Poutine pourrait accroître le risque populiste en Europe ?

Pas forcément, on peut aussi voir une réaction de rejet. Regardez ce qui se passe en Autriche, où les électeurs ont finalement choisi de porter à la présidence un candidat « anti-Trump ». Ou ce qui se passe depuis que les Britanniques ont fait le choix du Brexit, ce qui a conforté l’opinion publique européenne dans son attachement pour l’UE. Cela dit, c’est vrai que l’on rentre dans une période de grande incertitude.

Donald Trump s’est exprimé plusieurs fois sur son souhait de renégocier l’accord sur le nucléaire iranien. Peut-il vraiment y parvenir sachant que la Russie est signataire de ce texte ?

Le nouveau Président américain se retrouve dans une contradiction. Soit son « deal » avec la Russie inclut que Moscou lâche son allié iranien, soit il revient sur l’accord nucléaire sans l’accord des Russes. Mais il ne faut pas oublier qu’en Syrie où les états-Unis veulent éradiquer Daech, ce sont des troupes iraniennes qui sont au sol et que l’aviation russe y a la maîtrise du ciel. Autrement dit, aucun des acteurs n’a la totalité de la solution. Et les alternatives à l’accord sur le nucléaire ne sont pas brillantes : soit bombarder les installations iraniennes, soit remettre en place les sanctions, ce que les autres puissances n’accepteront pas si c’est Washington qui fait capoter l’accord.

à quoi s’attendre dans la relation entre les états-Unis et la Chine ?

Donald Trump applique avec les Chinois la technique qui a fait son succès dans son livre The Art of the Deal. D’abord il crée la surprise en rouvrant un dossier refermé depuis des années, celui de la relation avec Taïwan, rompant ainsi une tradition diplomatique qui reconnait « une seule Chine », celle de Pékin. Deux jours plus tard, il s’en prend à nouveau aux Chinois en dénonçant la sous-évaluation de leur monnaie et leur présence militaire en Mer de Chine méridionale, qu’il qualifie d’agression. Mais ensuite, il nomme comme ambassadeur Terry Branstad, gouverneur de l’Iowa et ami de longue date de Xi Jinping. C’est le signal qu’il veut tout remettre à plat en soufflant le froid puis le chaud. Ce n’est pas de la grande stratégie, mais c’est assez malin. À condition qu’il ne se trompe pas sur la réalité du rapport de forces : la Chine reste le premier partenaire commercial d’un grand nombre de pays, et une puissance géopolitique qui s’affirme de plus en plus. Xi Jinping à Davos a suggéré que la Chine pourrait remplacer les états-Unis en tant que puissance garante de l’ordre commercial et climatique mondial.

Écrit par

François Clemenceau

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