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Cultures

8 février 2017

L’homme Hitler, une biographie allemande

Naître en 1943, en Allemagne, voilà qui vous forge une enfance : celle de Volker Ullrich, fut donc celle de l’après-guerre, ce moment où les Alle­mands, sonnés par la défaite, ayant du accepter une forme de « responsabilité collective » des crimes (comme les églises protestantes allemandes l’avaient écrit), réapprenaient à vivre dans un pays coupé en deux et que le plan Marshall reconstruisait à grandes enjambées. Docteur en littérature et philosophie, notre auteur se fit une répu­tation – forte – outre-Rhin avec ses chroniques dans le très réputé « Die Zeit ». Auteur d’une biographie de Bismarck… et de Napoléon, il manquait à Volker Ullrich – remarqué pour ses articles hostiles aux travaux très provocateurs de Daniel Goldfhagen (« Les bourreaux volontaires d’Hitler : les allemands ordinaires et l’Holocauste » paru en France en 1997 au Seuil) – LE portrait de l’homme qui hante les consciences allemandes : Adolf lui-même ! Et c’est en effet dans cette singulière aventure que ce fin lettré se lance en osant même, dans un chapitre, allier deux mots qui semblaient bien difficiles à accorder  « l’homme Hitler ». Ce travail vient après des biographies plus tournées vers l’Allemagne, les Allemands, les conditions de l’arrivée au pouvoir du dictateur assassin, la plus récente étant la très abondante bio de Ian Kershaw (« Hitler », 2 tomes, Flamarion 1999-2000). L’auteur de ces 2 800 pages affirmait d’entrée de jeu  que « le biographe doit se concentrer non pas sur la personnalité de Hitler, mais carrément et directement sur le caractère de son pouvoir ». Notre anglais ne pouvait cependant pas négliger – dans une biographie, c’est bien le moins – de décrire son personnage : « un demi-instruit, un démagogue de brasserie doublé d’un raciste engagé, un soi-disant sauveur national narcissique et mégalomane »

Changement de cap total chez Ullrich qui propose une autre manière d’aborder le monstre : par sa face la plus ordi­naire, oui – hélas – la plus humaine. Et donc le « demi-instruit » se mue ici en démagogue de premier ordre, comédien tout à fait doué qui préparait minutieusement ses prestations, pratiquant « à merveille l’art de la dissimulation », qui lui permit constamment de tromper partisans comme adversaires sur ses intentions, « doué d’une capacité d’appréhender et d’exploiter en un éclair les situations favorables ».

Notre biographe explique par le menu comment Hitler se montra bien supérieur à tous les concurrents de son propre parti, mais aussi à tous les hommes politiques œuvrant dans les « partis bourgeois ». Le voici donc rusé, avec un style d’exercice de pouvoir, « qui provoqua des conflits de compétence durables et une anarchie des services et des attributions », vraie méthode, « maniée avec raffinement, visant à rendre de fait inattaquable sa propre position de pouvoir ». Un habile diviseur pour régner dans la grande tradition du pouvoir de tous les temps. On comprend l’éternel balancement du biographe face au monstre : petit salaud ordinaire et sans envergure ou figure démoniaque et perverse ? Charles de Gaulle dans ses Mémoires avait tranché pour un portrait du deuxième type : « L’Allemagne, séduite au plus profond d’elle-même, suivit son Führer d’un élan. Jusqu’à la fin, elle lui fut soumise, le servant de plus d’efforts qu’aucun peuple, jamais, n’en offrit à aucun chef. (…) L’entreprise de Hitler fut sur­humaine et inhumaine. Il la soutint sans répit. Jusqu’aux dernières heures d’agonie au fond du bunker berlinois, il demeura indiscuté, in­flexible, impitoyable, comme il l’avait été dans les jours les plus éclatants. Pour la sombre grandeur de son combat et de sa mémoire, il avait choisi de ne jamais hésiter, transiger, reculer. Le Titan qui s’efforce de soulever le monde ne saurait fléchir ni s’adoucir. Mais, vaincu et écrasé, peut-être redevint-il un homme, juste le temps d’une larme secrète, au moment où tout finit. » Titan ? Volker Ullrich – dont Gallimard n’a encore publié que le 1er tome, celui consacré aux cinquante premières années 1889-1939 – en bon Allemand d’aujourd’hui n’ira pas aussi loin. Mais fou, demi-crétin, nullement. Cette dualité possible renvoie au grand paradoxe développé par Hannah Arendt à propos du procès Eichmann : celui du criminel à la fois monstrueux, horrible et banal, ordinaire. Peut-on sortir du dilemme à propos de « L’homme Hitler », décrit par Ullrich ? À l’heure où l’on publie les noms des 10 000 (!) gardiens et SS d’Auschwitz, la responsabilité collec­tive ne saurait être effacée, même par un « Titan ».

Écrit par

Pascal Bonnefille

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