Accueil / Cultures / « Lulu la Pilule»
arrowRetour
Cultures

8 février 2017

« Lulu la Pilule»

2017, l’année Neuwirth ! Un timbre célèbre déjà le député gaulliste qui fit scandale il y a un demi-siècle, en proposant de légaliser la pilule ainsi que les autres contraceptifs. Une loi nataliste de 1920 les prohibait et interdisait même toute information sur la « prophylaxie anticonceptionnelle ». Lucien Neuwirth, s’élevant contre l’anachronisme de cette législation, avait déposé sa proposition de loi le 18 mai 1966 : le jour de son anniversaire, pour marquer symboliquement son respect de la naissance.

Né en 1924, il est le fils d’un fourreur de Saint-Étienne. Son gaullisme date de l’Occupation : membre du mouvement de résistance « Espoir », il est parti en 1942 vers l’Espagne, en vue de rallier la France libre via Gibraltar. À Londres, sous les frondaisons de Hyde Park, au pied d’une batterie de DCA, une Anglaise l’initie aux joies de la Gynomine, un contraceptif chimique en vente libre dans les parfumeries. Largué par planeur en France, le jeune combattant des commandos SAS porte sur lui un stock de ces produits interdits qui lui valent, chez les Français libres, le surnom pittoresque de Lulu la Pilule. Le 7 avril 1945, parachuté aux Pays-Bas, il est capturé avec quatre autres Français. Le groupe est fusillé sommairement par les Allemands. Évanoui, il finit par réaliser qu’il est seulement blessé. Lucien Neuwirth considérait qu’il avait eu deux vies : la seconde commence avec cette renaissance et il la consacre à la politique.

Aux municipales de 1947, il est élu conseiller municipal à Saint-Étienne : confronté aux difficultés des couples en milieu ouvrier, le jeune élu découvre les effets dramatiques de la loi de 1920.  Le 30 novembre 1958, il devient député de la Loire. Constamment réélu jusqu’en 1981 – puis sénateur à partir de 1983 –, il sera secrétaire général du groupe UNR de 1958 à 1962, puis questeur de 1962 à 1975.

Dans la société, les mentalités évoluent. En 1960 est fondé le Mouvement français pour le planning familial. Durant l’élection présidentielle de 1965, François Mitterrand évoque le problème de la contraception, ce qui choque le général de Gaulle. Reçu à l’Élysée l’année suivante, Lucien Neuwirth parvient à convaincre ce dernier : « C’est vrai ; transmettre la vie, c’est important ! Il faut que ce soit un acte lucide. Continuez. » Au printemps 1967, après les législatives, la proposition de loi est inscrite à l’ordre du jour. Dans son camp toutefois, Lucien Neuwirth fait l’objet de nombreuses attaques. Traité de « fossoyeur de la France », surnommé « l’Immaculée Contraception » par le ministre Foyer, qu’il appelle en retour « le Souverain Poncif », le député de la Loire apprend dans la presse qu’un sénateur demande sa traduction en Haute Cour…

Dans l’hémicycle en revanche, le débat sera exemplaire. Le 1er juillet 1967, deux séances sont consacrées à la réforme. « La science, par ses gigantesques progrès, impose une éthique nouvelle », déclare Lucien Neuwirth, rapporteur de son texte. À main levée, la proposition est votée par une partie de la droite et l’ensemble de la gauche. Amendée par le Sénat, elle revient à l’Assemblée nationale le 14 décembre. Adoptée en CMP le 19, la loi est promulguée le 28 décembre à Colombey-les-Deux-Eglises, où le général de Gaulle passe les fêtes en famille. Encore un symbole.

Les décrets d’application, quant à eux, se feront attendre : ils sont publiés entre 1969 et 1972. Rançon du succès : Lucien Neuwirth ne sera jamais ministre.

Des débats enflammés (extraits-Assemblée nationale, 1er juillet 1967)

 Lucien Neuwirth, en tant que rapporteur, expose les raisons pour lesquelles il souhaite abroger la loi de 1920

« Pour nous, il ne s’agit point de permettre aux Français de ne pas mettre au monde des enfants qu’ils ne désirent pas, mais au contraire de les aider à créer une famille dont il leur appartiendra en propre de fixer l’importance et le rythme d’accroissement en fonction de leurs possibilités. […]
Chez nous, il est impossible de continuer à contraindre des malheureuses à l’avortement, à la mutilation, au désespoir et à la névrose. Il apparaît aberrant de laisser des couples se désagréger, se déchirer, alors que la science, sous le contrôle des médecins, met à notre portée les possibilités, non seulement d’éviter des drames, mais aussi d’assurer l’équilibre et le bonheur de millions de couples.

Cette situation ne peut se prolonger dans notre France de 1967, dans cette nation qui a donné la liberté au monde et dont la tolérance est la règle d’or. Se pourrait-il que les tenants de l’état de choses actuel interdisent au peuple réputé intelligent de ce pays de devenir responsable de sa destinée et de celles qui dépendent de la sienne ? Nous ne le croyons pas. Désormais, il existe une prise de conscience indéniable et collective de l’absurdité d’une telle situation.

Le respect de la liberté des consciences est profondément incrusté en nous. C’est pourquoi il est parfaitement admissible que, par conviction morale ou religieuse, on se refuse à utiliser la liberté individuelle. Mais, en vertu même de ce principe, cette possibilité d’utilisation ne doit pas être interdite par la loi comme c’est le cas actuellement, pour tous ceux qui la souhaitent. En vertu de quel critère démocratique pourrait-on imposer à tous, dans un domaine aussi intime, la volonté de quelques-uns ? […]

Pour l’élévation du débat dans lequel nous sommes appelés à nous engager, il n’aura peut-être pas été inutile, au moment où la science, par ses gigantesques progrès, impose une éthique nouvelle, de rappeler que l’obscurantisme ne favorise ni l’équilibre moral de l’individu ni celui d’une nation. C’est dans cette optique évolutive qu’il faut placer d’emblée le problème de la contraception en France si l’on veut, alors que la question est maintenant posée, lui donner la solution digne d’un grand pays. (Applaudissements sur de nombreux bancs.) »

Au sein de la majorité, les opposants sont nombreux, comme Jean Coumaros, député gaulliste de la Moselle

« Mesdames, messieurs, ce n’est pas sans une grande hésitation ni sans scrupule que je prends la parole sur un problème particulièrement délicat qui a déjà provoqué une grande résonance dans tous les milieux et qui a suscité l’intérêt d’éminentes personnalités tant scientifiques que religieuses.
Je tiens d’abord à rendre hommage à mon ami Lucien Neuwirth pour son travail considérable, résumé dans son volumineux rapport. Sa proposition de loi est certes inspirée par des idées généreuses, un esprit social et humain, dans le but d’adoucir le rigorisme de la législation actuelle.
Mais ne tombons pas dans un excès contraire en favorisant l’emploi trop facile des produits contraceptifs. En effet, on ne saurait nier les graves conséquences physiques, psychiques et morales découlant de l’adoption de mesures trop libérales.
En outre, je me demande si vraiment il était aussi nécessaire et urgent d’aborder ce problème à une époque où tant d’autres soucis nous assaillent, nationaux et internationaux. Le monde entier est en effervescence et sur le pied de guerre, avec le spectre terrifiant de la bombe atomique, qui risque d’anéantir le genre humain.
Est-ce vraiment le moment, alors que la France vient miraculeusement de rajeunir et de refleurir, qu’elle a pris un magnifique élan de vitalité et de vigueur, de faire une politique de régulation et, inévitablement, de limitation des naissances, en cette France qui, plus que tout autre pays, a fait tant d’efforts et de sacrifices en faveur de la famille et de la natalité, et où le problème n’est tout de même pas comparable à celui de la Chine ou de l’Inde ?

La loi qu’on nous propose de voter vise principalement, soyons francs, la pilule, et c’est précisément cela qui nous préoccupe le plus et qui nous effraie. Les autres contraceptifs locaux exigent certains sacrifices, que les couples acceptent plus ou moins difficilement, laissant ainsi à l’amour des intervalles féconds. La pilule, en revanche, engendre le néant puisqu’elle empêche la formation même de l’œuf et porte atteinte à la finalité de la vie, œuvre sublime du Créateur. […]

Non, le rôle du médecin n’est pas de dé- partager les femmes et de classer, d’un côté, celles qui auront le droit d’avoir des enfants qui s’appelleraient « désirés » et, de l’autre, celles qui, parce qu’on leur a refusé la pilule, seraient obligées d’accepter des enfants pour ainsi dire « maudits » et qui seraient de pauvres gosses !

Par ailleurs, le projet de loi dispose que toute propagande sera interdite. Mais nous-mêmes, mes chers collègues, ne faisons-nous pas une propagande effrénée et sans pudeur, mieux que ne saurait le faire la meilleure maison de publicité ? Il est regrettable qu’un tel projet ne puisse être discuté à huis clos, comme aux assises quand il s’agit d’affaires de mœurs.

Si les couples doivent attendre le moment qui leur semble favorable pour procréer, nul doute que les familles nombreuses deviendront de plus en plus rares, il ne faut pas se le dissimuler. Les enfants, mesdames, messieurs, ne sont pas toujours engendrés par la réflexion et par la raison, mais dans un élan d’amour irrésistible, comme l’exigent la nature et l’instinct de continuité de l’espèce humaine. Or, avec la pilule, ces effusions périront dans le néant. D’autre part, les maris ont-ils songé que désormais c’est la femme qui détiendra le pouvoir absolu d’avoir ou de ne pas avoir d’enfants en absorbant la pilule, même à leur insu ? (Mouvements divers.) Les hommes perdront alors la ère conscience de leur virilité féconde, et les femmes ne seront plus qu’un objet de volupté stérile. Mais sommes-nous convaincus que cette semi-castration chimique des femmes n’engendrera pas des troubles organiques et psychiques ? De grandes sommités médicales, en particulier l’Académie de médecine, ont déjà tiré la sonnette d’alarme et ont stigmatisé les méfaits que l’usage de la pilule fait déjà apparaître, malgré son emploi encore limité.

Il faut, mesdames et messieurs, laisser à l’amour son mysticisme et sa noblesse. L’étalage éhonté que l’on en fait finit par l’émousser et le déformer. C’est l’une des raisons peut-être de la oraison de certains vices. La pilule va encore favoriser davantage les amours illicites et ébranler les assises de la famille.

J’ai lu dans Le Monde qu’une éminente spécialiste de planning familial, le docteur Cécile Goldet, a affirmé, lors d’une conférence de presse de la Fédération de la gauche, qu’en France 3 % de femmes seulement utilisent la pilule. Est-il donc nécessaire d’inciter les autres à pratiquer une telle méthode dangereuse et, à mon avis, immorale ? L’homme risque de devenir victime de son génie qu’il a déjà peine à dominer. Nous ne pouvons pas toujours aller sans danger contre les lois suprêmes de la nature. Ma conscience et ma conviction profonde m’ordonnent de pousser un cri d’alarme et d’angoisse même si je ne suis qu’une voix clamantis in deserto. (Applaudissements sur les bancs de l’Union démocratique pour la Ve République.) »

L’une des onze femmes élues députées en 1967, la radicale Jacqueline Thome-Patenôtre, soutient la réforme au nom de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste

« Mes chers collègues, aujourd’hui, enfin, le problème de la contraception n’est plus un sujet tabou pour plusieurs raisons : l’apparition de méthodes nouvelles de contraception a montré, plus encore que par le passé, l’esprit rétrograde de la loi du 31 juillet 1920 qui, en établissant une confusion totale entre l’avortement et la contraception, interdisait aux familles d’utiliser les possibilités nouvelles offertes par le développement des connaissances et de la science. […]

Faudrait-il admettre aussi que l’expansion démographique doive se faire sou- vent aux dépens des familles les plus modestes qui ne savent comment planifier leur descendance ?

Car l’hypocrisie a été totale pendant des années, certaines personnes ayant toute latitude pour pratiquer la contraception, grâce aux voyages, aux relations, tandis que les familles modestes sont dans l’impossibilité, à la fois par manque de confort et par manque d’information, de planifier librement le développement de leur famille. (Applaudissements sur les bancs de la Fédération de la gauche démocrate et socialiste.)

Il est légitime qu’un État démocratique laisse à ses citoyens la liberté de choisir le moment où naîtront leurs enfants, pour le bonheur de ceux-ci, pour la santé et l’équilibre de la mère et dans l’intérêt du couple lui-même. En effet, une nouvelle naissance est parfois catastrophique ou du moins considérée comme telle, ce qui pèse lourdement sur le développement de l’enfant.

Sans qu’il y ait relation de cause à effet, beaucoup d’enfants non désirés ou mal acceptés sont des enfants caractériels, délinquants et, parfois, hélas ! des enfants martyrs.

En outre, même si les enfants ne sont pas directement affectés, c’est souvent la santé de la mère qui est compromise par des naissances multiples et trop rapprochées.

Si la femme a été longtemps maintenue dans une situation de mineure et d’inférieure, c’est en grande partie parce qu’elle était soumise à un ordre biologique qu’elle croyait fatal et inéluctable. Dès lors qu’un couple peut choisir le moment le plus opportun pour avoir ses enfants, la femme peut connaître une vie à part entière, l’organiser à la fois sur le plan professionnel et sur le plan maternel et se réaliser elle-même quand elle le souhaite. […]

En conclusion nous estimons simplement que chacun, chacune doit agir selon sa conscience ; toutes les opinions doivent être respectées mais elles ne doivent pas aller à l’encontre du progrès de la thérapeutique au service de la libre information du couple français. Souhaitons que l’abrogation de la loi de 1920 et le vote de la nouvelle proposition de loi mettent n à une contrainte répressive injuste et permettent le développement de la famille française dans la liber- té et l’équilibre. (Applaudissements.) »

Écrit par

Bruno Fuligni

Les autres articles

Cultures

10 juillet 2017

Un récit concordant...

Cultures

4 avril 2017

Plaidoyer pour la liberté de la presse

Par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF)

Cultures

4 avril 2017

Le Traité de Rome en débat

Le traité de Rome a 60 ans : signé le 25 mars 1957 par l’Allemagne, la Belgique, la France, l’Italie, le Luxembourg et les Pays-Bas, il donne lieu en juillet de la même année à un débat de ratification très enlevé.

Cultures

4 avril 2017

Une anthologie irritante et savoureuse

Cultures

8 février 2017

Le bloc-notes de Benoît Duteurtre

Cultures

8 février 2017

La forêt a rendez-vous avec la politique

Les problèmes climatiques ont mis la forêt au centre des préoccupations, mais l’air du temps est saturé d’à-peu-près, d’images d’actualité qui n’ont pas grand-chose à voir avec la réalité. Si la politique est l’art de gérer la cité, les élus territoriaux sont désormais en charge d’une ressource très disputée.

fermer