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Cultures

4 avril 2017

Plaidoyer pour la liberté de la presse

Par Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières (RSF)

L’autre jour, au siège des Nations unies à New York, nous rencontrions le nouveau secré­taire général, António Guterres, qui a succédé à Ban Ki-moon le 1er janvier 2017. Dans le cadre d’une campagne lancée par Reporters sans frontières (RSF), nous venions demander au plus haut responsable de l’ONU la création d’un poste de représentant spécial sur la protection des journalistes. S’il devait être nommé, ce dernier serait chargé de mettre tout en œuvre, aux côtés du secrétaire général, pour faire appliquer les résolutions adoptées par le Conseil de sécurité, l’Assemblée générale et le Conseil des droits de l’homme sur la protection des journalistes. Cette demande, qui bénéficie du soutien public de la France et de nombreux autres pays, mais aussi de l’Unesco et de près de 150 organisations et médias dans le monde, a reçu un accueil très encourageant. Le rendez-vous fut aussi l’occasion d’une discussion façon big picture sur le journalisme.

Aucun des grands problèmes du monde –  les conflits meurtriers, les atteintes à l’environnement, la corruption, les discriminations (notamment entre les femmes et les hommes), etc. –, ne saurait trouver d’issue sans un journalisme de qualité, ai-je argumenté en préambule. Et il ne saurait y avoir de journalisme de qualité sans liberté et indépendance, ai-je ajouté. Comme disait Albert Camus, « la presse libre peut être bonne ou mauvaise, mais assurément, sans la liberté, elle ne pourra être que mauvaise ». J’eus le plaisir de constater que je prêchais un convaincu, sensible à la question des journalistes placés en détention par dizaines, comme c’est le cas en Chine, en Égypte et en Turquie, tous ces pays où RSF combat en considérant que, dans cette période de mondialisation de l’information, les modèles imposés dans un pays ont des répercussions dans les autres.

António Guterres a évoqué, pour sa part, les démocraties elles-mêmes, en danger, y compris en Europe, comme le prouvent les sinistres exemples hongrois et polonais. Celui qui a toutes
les qualités pour être le meilleur secré­taire général de l’ONU depuis Dag Hammarskjöld sait de quoi il parle: il a goûté à la presse pendant les années de dictature au Portugal. Il est revenu sur ces heures plus tardives où, Premier ministre de son pays, les journalistes l’agaçaient parfois. À l’époque, il n’oubliait pas une seconde l’importance du journalisme. Aujourd’hui, il regrette que de nombreux responsables politiques s’affranchissent de cette évidence. Pense-t-il à Donald Trump ? Assurément il le pourrait, tant l’art du mensonge et de l’accusation inepte connaît avec le Président des états-Unis des sommets. Mais peut-être António Guterres avait-il aussi à l’esprit l’élection présidentielle française, l’ère post-vérité (post-truth politics)étant aussi une réalité dans l’Hexagone.

La virulence contre les journalistes, perceptible dans les rangs des militants depuis longtemps, est montée à la tribune pendant notre campagne électorale. Des remarques fielleuses, des mots diffamatoires, insultants, négligents, excessifs ont été employés contre la presse, des sifflets ont été encouragés. On pourrait aussi parler des violences physiques, de reporters saisis par le cou. Les actes ne sont-ils pas la prolongation de certaines paroles? La politique ne saurait être le substitut de la guerre civile. Les citoyens français ont sans doute beaucoup en commun, mais rien autant que le débat public. Faisons-le vivre au lieu de lui porter des coups. Nous insistons sur ce point, il ne s’agit nullement ici de prétendre que les journalistes, à titre collectif et individuel, sont au-dessus de toute critique. Mais échauffer les esprits par des accusations ineptes, encourager les citoyens qui considèrent légitime de « démonter la gueule » des reporters, voilà qui fait penser au tableau de Goya dans lequel deux combattants sont obsédés l’un par l’autre sans s’apercevoir qu’ils s’enfoncent l’un et l’autre dans les sables mouvants.

Il revient aux politiques d’envisager les moyens de promouvoir une information de qualité, libre, indépendante et pluraliste, à l’heure des fake news, des médias de propagande, des rumeurs décuplées par la technologie. RSF a mis des revendications claires sur la table, notamment pour lutter contre les conflits d’intérêt et les trafics d’influence dans les médias, et pour favoriser le secret des sources. Nous sommes à la disposition de tous les responsables politiques, notamment les parlementaires, préoccupés par l’avenir du journalisme en France et soucieux que le monde ne soit pas emporté par les « guerres de l’information » livrées ici ou là, soumis au « nouvel ordre mondial des médias » promu par la Chine ou en danger par la résonnance de médias d’État à la solde d’« hommes forts ».

Née dans une province française au milieu des années 1980, RSF est désormais une organisation internationale dont la voix porte dans les 130 pays où elle a des correspondants. Dotée d’un statut consultatif à l’ONU, au Conseil de l’Europe, à l’Organisation internationale de la francophonie (OIF), elle dispose de bureaux dans plus de 10 villes dans le monde. En 2015, nous nous développions à Rio de Janeiro, en 2016 c’était au tour de Londres, et nous sommes aujourd’hui en train d’ouvrir une implantation à Taïwan. Nous ne sommes certainement pas la voix de la France, mais nous contribuons à porter une vision exigeante de la démocratie et du débat public. Dans les années 1920, le journaliste et essayiste américain Walter Lippmann écrivait : « La crise actuelle de la démocratie est au sens strict une crise du journalisme ». Cette citation dit tout du combat commun que nous devons mener.

Écrit par

Christophe Deloire

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