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Europe

13 juillet 2017

Poutine et son cap 2018

Le maître du Kremlin prépare sa réélection prévue l’an prochain en réorganisant les lieux de pouvoir pour mieux protéger le sien.

Vladimir Poutine n’a pas encore déclaré officiellement qu’il était candidat à sa succession. Mais qui pourrait croire qu’il ne le soit pas ? Faire régner toute forme d’incertitude à ce sujet ferait-il partie d’un jeu subtil visant à laisser croire que cette élection est ouverte ? La condamnation de l’opposant Alexeï Navalny à cinq ans de prison avec sursis, à la mi-février, dans une sombre affaire de détournement de fonds, est venue rappeler qu’un leader peinant à rassembler un quart des électeurs des grands centres urbains russes représentait encore une menace pour le Kremlin. En décembre dernier, signalait le 15 février Tatiana Kastouéva-Jean, spécialiste de la Russie au CERI-Sciences Po, lors de son audition par la Commission des affaires étrangères du Sénat, le Kremlin a rassemblé les vice-gouverneurs de région et « semble avoir fixé des objectifs chiffrés pour les élections : 70 % de participation et 70 % de votes dès le premier tour pour Vladimir Poutine, tout en réduisant le recours à “la ressource administrative”, manière délicate de signifier une limitation des falsifications ».

Ce pourrait-il donc que le président russe renonce à se représenter parce qu’il ne serait pas convaincu de parvenir à ces objectifs ? D’autant que certains signaux sont, au contraire, plutôt au vert. Qu’il s’agisse de sa popularité personnelle, toujours autour de 80 %, ou, après deux ans de récession, d’une économie russe qui devrait enfin retrouver une croissance d’un point en 2017 selon l’agence de notation Moody’s. Un nouveau départ qui annoncerait mieux. N’est-ce pas le Centre de recherches stratégiques russe qui prévoit un PIB multiplié par quatre avec une croissance à 4,5 % pour les années 2025-2030 ? Le pronostic est osé tant la situation internationale reste extrêmement volatile. Mais, comme l’a indiqué l’une des responsables de la Banque centrale au Forum de Gaïdar, fin janvier, le problème de l’économie russe est de ne pas « retomber dans la stagnation ».

Cela dit, d’autres données structurelles sont toujours inquiétantes, moins visibles par le Russe moyen mais bien palpables par les responsables de la stratégie monétaire et financière. Comme l’écrit le ministre géorgien pour l’intégration européenne, Thorniké Gordadzé, dans le dernier numéro de la revue Politique étrangère, « l’économie russe, en période de croissance, sert à distribuer des prébendes aux soutiens du régime et à entretenir sa base sociale (…), mais les libéraux de service sont appelés quand les caisses sont vides ». Le sont-elles en ce printemps 2017 ? Selon lui, près de 22millions de Russes vivent aujourd’hui en dessous du seuil de pauvreté tandis que les 110 premières fortunes russes possèdent 40 % des avoirs financiers du pays. Plus problématique, le Fonds national de réserve serait passé de 87milliards de dollars à 30milliards tandis que les réserves de change et d’or auraient diminué de 20 % ces quatre dernières années. Certes, la fuite des capitaux, criante dans les années 2013-2014, a été ramenée à moins de 10 milliards de dollars l’an dernier, mais, dans le même temps, les investissements étrangers ont fondu.

Clairement, Vladimir Poutine se retrouve donc, dix-sept ans après son arrivée à la présidence, dans un processus politique assez classique : usure du pouvoir, malaise politique du fait de l’incapacité à satisfaire les revendications, doutes sur l’avenir économique et la stabilité de la protection sociale, tentations du repli sur soi par le protectionnisme ou interventionnisme militaire pour masquer les difficultés internes. Si les opérations militaires russes en Syrie ont été applaudies dès le départ en Russie, l’opinion publique est progressivement redevenue indifférente voire sceptique, bien qu’elle affirme aujourd’hui être moins soumise aux menaces extérieures que les années passées (58 % contre 68 %) selon un sondage du Centre Levada publié récemment par l’agence Interfax.

En revanche, les inquiétudes écono­miques demeurent. à la question de l’institut Public Opinion Foundation posée fin 2016 de savoir si les Russes étaient satisfaits de la situation générale dans leur pays, 47 % seulement déclaraient l’être. Si l’on ajoute à ces sentiments mitigés, les chiffres de participation aux élections législatives du mois de septembre dernier – une participation en baisse de 12 points à 47,8 % et le parti Russie unie au pouvoir à 54,2 % des voix –, il y a comme un embarras, un trouble qui ne dit pas son nom, de quoi susciter au mieux des interrogations, au pire, une forme d’apathie ou de résignation contenue.

D’où cette tentative du maître du Kremlin de reprendre la main. Comment ? En réorganisant les lieux de pouvoir afin de redynamiser ses équipes et de se fixer un cap. L’une des nominations les plus remarquées dans ce contexte a été celle de Sergueï Kirienko. En nommant, en octobre dernier, ce « libéral » de 54 ans au poste de premier directeur adjoint de l’administration présidentielle, Vladimir Poutine a choisi un stratège capable de remettre de l’ordre dans la machine pour qu’elle parte en campagne dans les meilleures conditions possibles. Kirienko, ancien Premier ministre éphémère de Boris Eltsine, a beau avoir frayé un temps avec des réformistes rénovateurs qui avaient pour nom Boris Nemtsov ou Anatoli Tchoubaïs, ce péché de jeunesse lui a été pardonné par Vladimir Poutine. Y aurait-il prescription ? Le tout-puissant du Kremlin cherche aujourd’hui, à travers ces experts passés également par les grandes agences de l’état, les entreprises semi-publiques ou la sphère du privé, des technocrates compétents et sans trop d’états d’âme, capables de relancer l’économie russe et un nouveau mandat de Poutine. Kirienko a été des plus utiles également à la tête de Rosatom, la puissante Agence fédérale de l’énergie atomique, notamment lorsqu’il a fallu que les Russes jouent un rôle délicat de juge et partie dans les négociations avec l’Iran pour le démantèlement de son programme nucléaire. Mais le patron de l’administration présidentielle est surtout de retour au Kremlin pour serrer les boulons, rajeunir l’équipe de Poutine et lui trouver des relais sur l’ensemble du territoire.

C’est donc lui, notamment, qui vient d’être à la manœuvre pour débarquer un certain nombre de gouverneurs en région, afin de les remplacer par des intérimaires plus compatibles avec le programme de relance libérale de l’économie de Poutine. C’est ainsi, comme le note Le Courrier de Russie, que les gouverneurs de Carélie, de Bouriatie, de Perm, de Novgorod et de Riazan ont tous été invités à « démissionner » en février. Leurs remplaçants sont âgés de 37 à 52 ans, et l’on remarque parmi eux, pour le poste de Perm, Maksim Rechetnikov, 37 ans, directeur du département de la politique économique de la Ville de Moscou d’avril 2012 à février 2017 et, pour le gouvernorat de Novgorod, Andreï Nikitine, 37 ans, directeur général de l’Agence des initiatives stratégiques, chapeautée par Vladimir Poutine en qualité de président du conseil d’observation. « Les experts russes du secteur », peut-on lire plus loin, « lui attribuent directement le bond réalisé par le pays au classement Doing Business entre 2012 et 2017 – de la 120e à la 40e place – ainsi que la rédaction de la feuille de route de l’Initiative entrepreneuriale nationale, qui a largement simplifié les processus de création et d’implantation d’entreprises en Russie. »

Sera-ce suffisant ? Vladimir Poutine cherchera-t-il à conjuguer cet effort de recherche d’un second souffle avec une forme d’improvisation sur le terrain international afin d’accentuer les tendances nationalistes qui travaillent l’électorat au rythme de l’intense propagande médiatique d’État ? C’est probable, bien que l’imprévisibilité de Donald Trump, le lent réveil des Euro­péens à la recherche de davantage d’unité, les postures attentistes de ses voisins, le pivot des risques majeurs glissant progressivement du Moyen-Orient vers la mer de Chine méridionale, pourraient reléguer la Russie au second plan. À moins que Vladimir Poutine cherche à garder la main et tirer un certain nombre de ficelles en Europe de l’Ouest via les mouvements souverainistes et anti-UE, notamment lors des élections française et allemande ce printemps et à l’automne prochain. Son autoritarisme à l’intérieur de ses frontières et sa réussite dans son projet de rendre la Russie plus active, plus visible, à défaut d’être plus efficace à l’extérieur, lui ont au moins permis de réaliser une bonne part de son ambition. Celle de rester pour durer à condition que durer signifie aussi faire plus et mieux, et pas seulement pour les Russes.

Macron, Le Pen, Fillon et la Russie

Pour Marine Le Pen, dont les liens avec le Kremlin sont désormais connus, la politique étrangère n’apparaît qu’au 118e paragraphe de son programme présidentiel. Mais quelle entrée en matière ! La première de ses promesses diplomatiques consiste à « quitter le commandement militaire intégré de l’Otan pour que la France ne soit pas entraînée dans des guerres qui ne sont pas les siennes. » Il ne s’agit pas là d’une révolution, mais plutôt d’un retour au statu quo ante, soit celui de notre pays entre 1966 et 2007. Mais symboliquement, c’est un cadeau sans ambiguïtés à la Russie qui souhaite voir la France, acteur militaire central en Europe, retrouver une forme d’autonomie et de dissociation vis-à-vis de la suprématie des États-Unis au sein de l’Alliance. Accessoirement, la France perdrait alors le commandement allié Transformation basé à Norfolk et qui est précisément conçu pour imaginer les scénarios d’adaptation, de mutation et donc de pérennisation de l’organisation transatlantique.

Plus globalement, et sans citer de pays en particulier, Marine Le Pen présidente engagerait la France « au service d’un monde multipolaire fondé sur l’égalité en droit des nations, leur concertation permanente et le respect de leur indépendance ». Elle fonderait « la politique internationale sur le principe de réalisme » et rendrait « à la France son rôle de puissance de stabilité et d’équilibre. » Il se trouve que cette sémantique autour de la pluralité des pôles, du respect des indépendances et du principe de réalisme revient, en ce qui concerne la Russie, à n’être ni dans le rapport de force ni dans la critique.

Emmanuel Macron voit les choses très différemment. Beaucoup plus engagé sur la notion de « communauté de valeurs » avec les démocraties occidentales, le jeune candidat « progressiste » estime que « la vision russe ne correspond pas totalement à la nôtre ». Cela ne l’empêche pas d’être attentif à maintenir une attitude de respect vis-à-vis de la Russie. Pas seulement au nom des proximités culturelles et des conflits « terribles » auxquels nos deux pays ont pris part ensemble. « Nous commettrions une erreur en coupant les ponts avec cette puissance d’Europe orientale plutôt qu’en nouant une relation de long terme », notamment dans le domaine énergétique ou dans celui de la lutte antiterroriste, écrit Emmanuel Macron dans son livre-programme Révolution. Mais on voit bien dans le chapitre européen de son programme que la poursuite de l’intégration au sein de l’Union européenne (à mille lieux de ce que souhaite la Russie de Poutine) est un objectif supérieur à celui de maintenir une relation la plus correcte possible avec Moscou. Pour Emmanuel Macron, la tentation isolationniste de Donald Trump et les provocations de Vladimir Poutine aux portes de l’UE obligent la France à rester une force motrice dans l’acquisition d’une autonomie stratégique de l’UE, qui passe par un renforcement de l’Europe de la défense et par une meilleure coordination de sa politique étrangère.

François Fillon est sur une toute autre ligne. Ayant travaillé en tant que Premier ministre avec Vladimir Poutine entre 2008 et 2012, il a pour le président russe beaucoup de respect, teinté d’une bonne dose d’indulgence. Sensible aux thèmes de la lutte contre le « terrorisme radical islamiste », de la défense des Chrétiens d’Orient, de la notion d’alliance entre deux nations qui ont su se battre ensemble contre les nazis, de l’impératif de protéger les intérêts des entreprises françaises exportant vers ou investissant en Russie, François Fillon est aussi entouré de proches encore plus avenants vis-à-vis du régime de Poutine. La quasi-totalité d’entre eux est, par exemple, favorable à une levée immédiate, totale ou partielle, des sanctions politiques et économiques qui visent Moscou. Cela ne signifie pas que le candidat LR à la présidentielle cautionne les manquements de la Russie à l’état de droit (l’oppression de l’opposition pro-occidentale) ou au droit international (l’annexion de la Crimée), mais qu’il reste prudent du fait des deux lignes qui traversent sa famille politique. L’une incarnée par son conseiller international démissionnaire, Bruno Le Maire, et le président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Jean-Pierre Raffarin. Et l’autre, par des élus plus controversés tant leurs propos sur la Russie de Poutine sont louangeurs à l’excès ou froidement cyniques, comme Thierry Mariani, ou, dans une moindre mesure, Gérard Longuet.

À lire aussi, l’entretien avec Vladimir Fédorovski : « Poutine n’offre qu’une illusion de stabilité »

Écrit par

François Clemenceau

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