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Politiques

11 octobre 2017

Questions au gouvernement : du vrai théâtre au théâtre vrai

Invectives aussi nombreuses qu’inintelligibles. Pupitres qui claquent au rythme d’une indignation orchestrée. Députés se lançant des regards aussi tranchants que des coups d’épées… Le spectacle des Questions au gouvernement à l’Assemblée est souvent décrié tant il offre une image dévalorisée de la fonction parlementaire. Il correspondrait à un jeu théâtral aussi bien rodé que dépassé.

En entrant dans l’hémicycle, les députés endossent le masque attendu du parlementaire vociférant comme pour prouver visuellement son engagement et sa détermination à défendre les intérêts de ses électeurs. L’acteur politique a tendance à devenir un acteur tout court.  L’évolution sémantique est d’ailleurs révélatrice. À l’origine, l’acteur politique est celui qui porte l’acte politique, celui qui endosse la responsabilité de ses choix. Il est petit à petit devenu un comédien dont la compétence se mesure à la qualité de sa prestation lorsqu’il pose une question et manifeste son assentiment, ou l’inverse, aux propos tenus par un autre orateur. L’exercice des Questions au gouver­nement suppose un échange instructif avec le pouvoir exécutif, il s’est transformé en une succession de scénettes codées. Chacun joue sa partition, selon le côté où il se situe sur l’axe délimitant la majorité et l’opposition.  Qui est dans l’opposition s’oppose à coups de petites phrases et de grands gestes de manches. Qui est dans la majorité se drape dans l’honneur blessé du fait majoritaire. La prestation des acteurs politiques est mesurée à l’applaudimètre des médias.

Dans les couloirs du palais Bourbon, nombreux sont les députés qui se plaignent du spectacle offert par eux-mêmes lors de ces séances. Chaque président, du haut de son perchoir, a lancé la même mise en garde à ses « chers collègues » sur l’image peu valorisante qu’ils offrent parfois, dans le feu de l’action verbale de ces séances. C’est sans doute le plus grand danger : l’action s’incarne dans un verbe surjoué. Comme l’acteur qui amplifie ses gestes ou accentue son maquillage pour les rangs du fond, le parlementaire exagère ses expressions.  Jusqu’à présent, les séances de Questions au gouvernement traduisent et accélèrent cette évolution. La plupart des parlementaires ont été gagnés par cette maladie qui fait parler beaucoup, s’indigner davantage, mais agir moins visiblement. Bientôt, les Questions au gouvernement ne constitueront plus qu’un rendez-vous obligé, obligeant, et désobligeant envers les parlementaires. Le Parlement ne serait plus que la chambre de la parole.

L’arrivée de nouveaux députés, qui pour beaucoup ne connaissaient de l’Assemblée que cette vidéo déformante, modifiera-t-elle les comportements ? Qu’ils appartiennent à la majorité ou à l’opposition, ces primo-députés assurent vouloir valoriser la parole politique.

Mais il leur faudra distinguer entre parole et parlotte. Autant la seconde ne produit qu’un bruit (un buzz ?) sans lendemain, autant la première constitue la base d’une démocratie apaisée. La parole parlementaire dit la loi, elle contrôle l’application de la loi, mais lors des Questions au gouvernement, elle dit également l’état du pays, ses impatiences, ses inquiétudes, ses préoccupations. Ces prises de parole sont révélatrices. Elles sont moins spectaculaires. Elles déclenchent plus souvent un ennui blasé qu’un intérêt curieux. Il faut pourtant y prêter attention. Il faut savoir dépasser les apparences, écarter la cape de la comédie humaine et parlementaire pour évaluer la frilosité de certains engagements, la fragilité de certaines accusations ou la rigidité de certaines réponses pour entendre les prémices d’un véritable tournant politique.

Encore faut-il prendre le temps d’entendre ces signaux, puis de les analyser. Pour ne s’appuyer que sur l’histoire politique récente, le manque d’allant des électeurs de Nicolas Sarkozy en 2012 se lisait dans le manque d’enthousiasme des questions de ses troupes à l’Assemblée nationale. L’isolement de François Hollande était perceptible dans l’hémicycle, quand ses ministres n’allumaient aucune flamme dans sa famille politique dont certains membres préféraient dispenser leur art oratoire en dehors de l’hémicycle, salle des Quatre-Colonnes. La volonté contagieuse d’Emmanuel Macron n’a pas été brisée par un 49.3. Il suffit de se souvenir de l’électricité qu’il a su propager dans l’hémicycle par la suite, pour comprendre qu’une procédure ne suffit pas à éteindre une ambition politique.

En apparence, les Questions au gouvernement ressemblent à un jeu théâtral écrit d’avance. En réalité, comme pour la commedia dell’arte, même avec un canevas semblable, selon le talent des acteurs, le contexte et l’état d’esprit des spectateurs, la représentation sera médiocre, terne ou enthousiasmante. Le lieu et l’ambiance sont tout aussi déterminants que l’adresse des interprètes. C’est pourquoi la séance des Questions au gouvernement demeure un rendez-vous sans pareil dans le déroulement de la vie politique. Il est le seul moment où l’ensemble de la représentation nationale, dans sa diversité, peut interpeler en temps réel l’ensemble de l’équipe gouverne­mentale. Chacun connait son rôle, chacun connait le canevas de la pièce, mais en tenant compte du contexte et de l’état d’esprit du public, en dévoilant les intentions sincères et les calculs secrets, il est possible de dépasser les apparences pour découvrir que ce rendez-vous constitue un moment de vérité hebdomadaire.

Écrit par

Marie-Ève Malouines

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