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Europe

4 avril 2017

« Réorienter l’Europe des 28 n’est pas simple »

Pascal Lamy, ancien directeur général de l’OMC, et Nicole Gnesotto, présidente du conseil d’administration de l’IHEDN publient Où va le monde ? (Odile Jacob), un ouvrage stimulant sur les nouveaux désordres internationaux. Entretien.

François Hollande était l’orchestrateur des clubs Témoin de Jacques Delors au début des années 1990. Comment le président émérite et la vice-présidente de l’Institut Jacques Delors jugent-ils l’action européenne de son quinquennat ?

Pascal Lamy : Les temps sont durs… Faire bouger la construction européenne dans le sens que l’on souhaite est beaucoup plus ardu aujourd’hui qu’il y a vingt ou trente ans. « Réorienter » l’Europe des 28 n’est pas simple. Par ailleurs, il n’a échappé à personne que les poids respectifs des deux grandes puissances de l’Union que sont la France et l’Allemagne ont évolué. L’Allemagne fut, dans les années 1990, l’homme malade de l’Europe. La situation est aujourd’hui inversée : c’est au tour de la France. Dans ces circonstances, François Hollande a réussi à préserver l’essentiel. L’Europe n’a pas reculé, mais elle n’a pas avancé non plus, or le monde, lui, avance. Pendant ces dix dernières années (j’inclus à cet instant le quinquennat précédent), l’Europe n’a pas su progresser à la vitesse du monde. Pourtant, croire en l’Europe, c’est croire en sa capacité à influencer les affaires internationales.

Nicole Gnesotto : Je vais prendre la même échelle de temps,  dix ans. Avant leur élection, Nicolas Sarkozy et François Hollande n’étaient pas de grands Européens – ils n’avaient pas les convictions européennes d’un François Mitterrand, par exemple. Des circonstances ont fait que Nicolas Sarkozy a joué la carte européenne, notamment durant la crise en Géorgie. De la même manière, un contexte particulier a fait de François Hollande un président européen ; sur le plan de la sécurité et de la défense d’abord, avec une nouvelle définition des rôles dans le couple franco-­allemand qui a trouvé un équilibre : l’Allemagne est devenue la seule puissance économique de l’Europe, et la France, sa seule puissance stratégique. Les forces de ces deux puissances ont maintenu ces deux pays dans leur rôle de moteur européen. À entendre les déclarations du candidat François Hollande et en constatant les résultats, on peut être agréablement surpris : il avait dit qu’il ne ratifierait pas le traité budgétaire, il l’a finalement fait. Il avait dit qu’il voulait lutter contre la finance, il a finalement porté l’union bancaire. Son bilan n’est pas totalement négatif ! Ce qui lui a manqué, c’est une vision, un projet qui ne soit pas simplement technocratique, mais qui permette de tisser un nouveau lien affectif entre les Français et l’UE. Il n’a pas su porter une vision nouvelle pour la construction européenne.

P. L. : Je suis d’accord avec Nicole, c’est un problème de vision. François Hollande n’avait pas l’ambition politique lui permettant de prendre le risque d’un nouveau narratif. Nous pourrions faire le même reproche à Mme Merkel.

N. G. : Sauf qu’elle a une histoire personnelle qui plaide pour elle. Elle est le produit de la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est devenue le produit de la fin de l’Union soviétique, et elle porte en elle cette vision d’une Europe réconciliatrice, prospère.

P. L. : Elle est plus ingénieur qu’architecte !

N. G : Sur la question des réfugiés, par exemple, elle a su parfois incarner la mission réconciliatrice de l’Union euro­péenne. Elle n’est ni Helmut Kohl ni Helmut Schmidt, mais elle a une conscience européenne qui va au-delà de l’intérêt allemand. Comme Nicolas Sarkozy, François Hollande a eu du mal à penser un « intérêt national européen ».

Nous fêtons les 60 ans du traité de Rome. Comment cela résonne-t-il pour vous deux ? On pensait que l’intégration économique allait nécessairement entraîner l’intégration politique. Cela n’a pas fonctionné comme prévu…

P. L. : C’est la troisième partie de notre ouvrage. L’intégration économique a été bien pensée, l’intégration politique insuffisamment. Agir sur la raison, c’est simple, agir sur l’émotion, c’est plus difficile. Alors comment faire ? L’Institut Jacques Delors (celui de Paris et de Berlin) et la Bertelsmann Stiftung ont fait des propositions dans un document (consultable sur le site de l’institut) intitulé « L’euro et la croissance après le Brexit », une feuille de route en trois étapes pour le renforcement de l’euro. Mais il faut également travailler sur cette partie émotionnelle nécessaire pour redonner sens à la construction européenne dans le monde actuel. Quand j’explique à mes petits-enfants que l’Europe est nécessaire à la paix entre l’Allemagne et la France, ils ne comprennent pas de quoi je parle.

N. G. : Il y a deux façons de voir ce 60e  anniversaire : soit comme une fin de partie, en regrettant les Trente Glorieuses, soit comme la fin d’une époque et le début d’une ère nouvelle, autrement dit un tournant. Faire bouger les choses en période électorale est impossible, mais nous pouvons avoir bientôt une nouvelle génération de leaders en capacité de mettre l’Europe sur de nouveaux rails, avec un seul objectif : convaincre les citoyens que la meilleure manière de ne pas subir la mondialisation, c’est d’agir en s’asseyant à la table de ceux qui vont écrire les règles du jeu futur. L’Europe doit prouver qu’elle peut s’imposer sur la scène internationale, qu’elle est efficace, qu’elle a une valeur ajoutée sur le plan des injustices sociales à l’intérieur et de la sécurité à l’extérieur. Si nous avons ces nouveaux leaders, nous pourrons commencer un nouveau cycle pour l’Union européenne.

P. L. : Regarder vers le futur, c’est regarder le monde. Dans les deux premières parties de ce livre, nous essayons d’interpréter les turbulences du monde. Sont-elles conjoncturelles ou bien est-on dans une période nouvelle, régressive, dans laquelle les passions l’emportent sur la raison ? Nous n’avons pas de réponse simple à cette question car nous sommes au début de cette période nouvelle (le Brexit démarre, M. Trump vient d’être élu), mais ce qui nous paraît sûr, c’est que l’Europe a un rôle important à jouer dans ces nouvelles configurations. L’union des Européens est la meilleure assurance contre les dangers qui guettent le monde. Si nous n’avions pas inventé l’Europe il y a soixante ans, il faudrait le faire maintenant !

N. G. : L’Europe, c’est le microcosme du monde. Dans les deux cas, il y a un espace économique totalement unifié (un marché mondial et un marché unique européen) et, dans les deux cas, vous trouvez une scène politique complètement morcelée : 192 états, 28 états. L’expérience européenne est fondamentale pour l’avenir du monde et de la mondialisation, car si on arrive à stabiliser la scène économique malgré les divisions politiques, peut-être aurons-­nous un modèle pour la gouvernance de la mondialisation.

Ensuite, il a y en Europe comme dans le monde deux dynamiques : la logique économique de l’ouverture, censée rapprocher les gens, les producteurs et les consommateurs, censée être pacificatrice, et la dynamique politique, qui joue sur les passions, les rapports de force, les intérêts nationaux, et qui est plutôt conflictuelle. Il y a une course de vitesse entre ces deux dynamiques, au niveau mondial comme au niveau européen. L’intégration économique va-t-elle être suffisamment puissante pour calmer les divergences politiques ? La désintégration politique (à l’exemple du Brexit) va-t-elle être plus forte et abîmer ce qu’on a difficilement bâti depuis soixante ans (à l’exemple du marché unique et de la monnaie commune) ?

Cette tension, on la sent bien au niveau de la construction européenne, on la sent également au niveau mondial (une crise entre les états-Unis et la Chine sur Taïwan peut remettre en cause la mondialisation économique, par exemple). C’est pour cela que le moment que nous vivons est historiquement crucial.

P. L. : Si nous craignons l’avènement du national-capitalisme, l’Europe reste le bon antidote.

Pour conclure, quel est votre regard sur cette campagne présidentielle française ? L’Europe est-elle absente du débat ? Et quel sera le grand chantier européen du futur Président ?

P. L. : S’il y a une summa divisio dans cette campagne, c’est l’Europe ! L’opinion française est divisée sur le sujet. Une candidate bien placée pour figurer au second tour de cette élection menace de faire sortir la France de l’Europe ! L’Europe est peut-être absente du débat, mais pas du choix !

En France, vous avez traditionnellement trois attitudes sur l’Europe : il y a ceux qui lui sont opposés (et ce courant est plus tranché qu’il ne l’était il y a trente ans), ceux qui ont du mal à exprimer leur opposition (« Moi je suis Européen, mais je ne veux pas de cette Europe-là ») et ceux qui lui sont favorables. Si la France fait un choix pro­européen, elle devra ouvrir, avec l’Allemagne, un cycle nouveau de consolidation de la zone euro, car nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge ! Le toit de paille que nous avons mis sur l’euro peut s’envoler à la prochaine tempête.

N. G. : L’Europe est très présente dans le débat de cette présidentielle, mais de façon négative. Un seul candidat articule un projet véritablement européen. Ce qui manque dans le débat, c’est une vision, mais aussi la critique constructive de l’Europe : le débat s’est articulé entre ceux qui sont contre et ceux qui sont pour. On ne s’autorise plus la critique constructive de ce qui a été fait ou mal fait. Cela explique l’état de désarroi de nos concitoyens. Il faut faire cette critique constructive, même si cela peut donner quelques arguments aux anti-européens. Le projet européen qui suscitera à nouveau l’adhésion des citoyens sera à mon avis celui qui intégrera une dimension sociale. L’Europe ne peut pas se contenter d’enrichir les États, elle doit donner l’espoir de pouvoir diminuer les inégalités créées par la mondialisation. Elle aura beaucoup de mal, sinon, à retrouver une légitimité.

Écrit par

Thomas Renou

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