Accueil / Économies / Revenu universel : la dernière utopie de gauche
arrowRetour
Économies

8 février 2017

Revenu universel : la dernière utopie de gauche

À chaque grand rendez-vous électoral, la gauche se cherche sa grande réforme, sa grande utopie. Celle qui porte un nouveau projet de société. Il en fut ainsi des congés payés, des nationalisations et des 35 heures. Et c’est le thème du revenu universel qui s’est invité avec force en 2017.

Il fut proposé et débattu à droite comme à gauche, dans le cadre des primaires. Et ce débat fait échos à de multiples initiatives en Inde, au Canada, aux États-Unis, aux Pays-Bas ou en Finlande. Or, derrière le projet s’esquissent des représentations et des philosophies dissemblables voire antagoniques. C’est d’abord sur ce point qu’il faut mettre l’accent, avant même d’aborder la question de la faisabilité et du chiffrage. Interrogeons-nous d’abord sur la représentation du travail et de la société qui sous-tend le projet, et sur sa capacité à emporter l’adhésion.

La version libérale est ancienne : offrir à tous un revenu de base, sans condition de ressource, pour protéger chacun contre les aléas économiques. Une sorte de flexicurité au rabais, où la stabilité de l’emploi n’est plus protégée, mais où la collectivité, via un financement par l’impôt, garantit une sécurité a minima des parcours de vie. Il faut parler de flexicurité au rabais, car les modèles du Nord font aujourd’hui bien plus que garantir un minimum vital et préservent des pans entiers de l’assurance sociale. Cette vision retrouve aujourd’hui une actualité avec la projection d’une société numérique qui signerait la mort du salariat. Autrement dit, elle entérine implicitement ou parfois explicitement l’idée que nous entrons dans le meilleur des mondes du « tous entrepreneurs ». Et puisque l’avenir est à la multi-activité, au freelance généralisé, à l’intermittence, où chacun se vendrait à la tâche à des plateformes hyper-agiles et réactives, laissons la déferlante technologique gouverner nos sociétés. Le revenu universel est alors proposé comme antidote à la misère dans une économie où le temps et la continuité du travail deviennent extrêmement aléatoires. En France, le puzzle des minimas porte déjà en germe l’idée d’un revenu universel (allocations familiales, RSA, ARS, PAJE, allocation parents isolés, minimum vieillesse etc.). Ce système cohabite, sans le remettre en cause, avec  tous les autres pans de la protection sociale. Mais la tentation est grande, à terme, de faire du revenu universel le cheval de Troie d’une remise en cause beaucoup plus profonde du système. De rompre notamment avec le dogme français assurantiel, où chacun est protégé au prorata de sa contribution et de ses revenus. L’idée peut sembler sociale a priori. Celui qui touche aujourd’hui un minima n’a rien à perdre dans un tel système. Les plus riches ont beaucoup à perdre. à cela près que les plus riches peuvent se tourner vers de l’assurance privée, qui sélectionnera les meilleurs risques et que les classes moyennes ou les plus pauvres ne le pourront pas. Derrière le revenu universel, se cache ainsi une représentation de nos sociétés qui n’a rien à envier à Aldous Huxley, et dont on peine à imaginer qu’elle devienne un idéal social fédérateur.

La version de gauche, sociale, du revenu universel, entérine plutôt le fait que nous vivons une crise du travail et de la rémunération du travail. Premièrement, le travail va se raréfier avec la montée des robots et des algorithmes. Deuxièmement, objectiver la valeur monétaire de la contribution de chacun est de plus en plus complexe dans un monde où tout est connecté, et où tout dépend de tout. Troisièmement, la rente technologique est captée aujourd’hui par quelques-uns, qui concentrent les fruits de la croissance numérique. Il nous faut donc repenser notre fiscalité. Taxer le capital, notamment les robots, les hyper-riches, et distribuer un revenu de subsistance à tous ceux qui sont exclus du travail, ou qui travaillent sur des durées de plus en plus courtes. Le travail n’est peut-être pas voué à disparaître. La société est riche de besoins qui seront comblés sous la forme d’un bénévolat collaboratif. Au risque de forcer le trait, c’est bien l’utopie qui sous-tend alors cette approche du revenu universel. Mais, elle aussi rencontre un véritable problème d’adhésion. Car au fond, si elle n’entérine pas la fin du travail et de la socialisation par le travail, elle entérine la fin de la valeur travail. La fin du travailler plus ou mieux pour gagner plus. Dans cette société, tous les gens sont égaux, mais certains sont plus égaux que d’autres, ceux qui ont vocation à travailler dans le cœur d’activité non robotisable. Les data scientists qui anticiperont et piloteront nos désirs de consommateur, les concepteurs, manageurs en tout genre. Pour une classe moyenne déboussolée, qui s’inquiète encore de la trajectoire professionnelle de ses enfants, du déclassement de ses métiers, autant dire que cette représentation du futur n’est pas fédératrice.

Derrière le revenu universel, il y a donc pour l’heure plus d’enterrement que de projections positives : la mort du salariat, la mort du travail rému­néré, la mort de la protection sociale assu­rantielle, la mort des critères de différenciation des rémunérations. Cela fait beaucoup pour deux mots qui sonnent positivement, pris indivi­duellement.

Écrit par

Olivier Passet, directeur des synthèses chez Xerfi

Les autres articles

Économies

22 décembre 2015

L’utopie fédérale, seul projet réaliste pour l’Europe ?

Même volonté de se dédouaner en désignant des boucs émissaires grec ou belge, même tentation de résoudre la crise en traitant les symptômes plus que les causes profondes, d’amputer la partie malade, pour se replier sur un noyau dur. La crise de l’espace Schengen ressemble à s’y méprendre à celle de l’euro.

Économies

29 septembre 2015

Migrants : chance démographique ou risque économique pour l’Europe ?

photo : Attila Kisbenedek / AFP Durant quelques jours, l’émotion de la publication de la photo du corps sans vie d’Aylan Kurdi aura suspendu la pérennité d’une rhétorique européenne sur...
Économies

28 mai 2015

COP 21 : les États sous la pression des villes

photo : Jonathann Gricourt En décembre prochain, se tiendra à Paris la 21e conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Cop 21). Un rendez-vous...
Économies

28 mai 2015

« C’est à l’échelle locale que les leviers d’action contre le réchauffement climatique sont les plus forts »

Éric Piolle (photo : Jean-Pierre Clatot) Entretien avec Éric Piolle, maire de Grenoble En vue de la Cop 21, le gouvernement mobilise fortement les collectivités territoriales. Ces dernières...
Économies

29 avril 2015

Sexisme ordinaire au Palais-Bourbon

Cécile Duflot, ministre de l’Égalité des territoires et du Logement, en 2012 (DR) Interpellations familières, « blagues » stéréotypées, remarques sur les tenues vestimentaires, les...
Économies

29 avril 2015

Des sénateurs moins machos que les députés

(C. Platiau / AFP) L’égalité hommes-femmes est loin d’être une réalité d’un point de vue numérique, mais les comportements misogynes y sont moins fréquents qu’à l’Assemblée...
fermer