Le Mercredi 17 février 2010
Au lendemain de l’adoption le 29 juillet dernier de la Loi de programmation militaire (LPM) pour 2009-2014 et en cette période de contrainte budgétaire, le général de corps aérien Jean-Marc Denuel, sous-chef d’état-major Plans de l’état-major des Armées, a dressé un tableau des défis à relever tant pour la Défense nationale que pour les industriels de ce secteur. Tout en se félicitant que les ressources financières soient globalement assurées, il constate que l’équilibre fixé par la LPM reste « fragile ».
Face aux évolutions récentes et à l’infléchissement de la puissance de la France, l’adoption du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale1 conduit à « une profonde mutation de notre outil de défense », explique le général Denuel. Avec le vote de la LPM, un « dispositif très cohérent et clair » a été mis en place entre les « ambitions nationales » de la France et les ressources financières qui pourront y être consacrées.
Economies de maintenance
Afin de « préparer au mieux l’outil de défense avec une ressource finie », la LPM prévoit tout d’abord que la hausse des coûts liés au Maintien en condition opérationnelle (MCO) ne pourra être supérieure à l’inflation et que « l’organisation du MCO fera l’objet d’une profonde rationalisation : la maîtrise d’ouvrage déléguée, qui répond désormais à une logique de milieu2, sera généralisée. »
Par ailleurs, « la maîtrise des coûts de MCO fera l’objet d’une approche partenariale avec l’industrie ». « Les programmes nouveaux doivent désormais intégrer dès la phase d’étude le coût de soutien sur la durée de vie de l’équipement et les dispositifs de soutien concernant les programmes anciens doivent être revus », indique le général Denuel, rappelant que les coûts de maintien en condition opérationnelle des équipements innovants sont beaucoup plus lourds que ceux des anciens matériels. « Une heure de vol sur un hélicoptère Tigre coûte cinq fois plus cher que sur une Gazelle ».
Pour faire des économies dans ce domaine, affirme-t-il, les industriels et les forces armées doivent donc « être créatifs », par exemple en « améliorant la coopération inter-milieu ou internationale » en matière de MCO ou en « repensant, au cas par cas, la coordination du soutien entre l’industrie civile, l’industrie étatique et les forces. »
Les limites de l’externalisation
Les armées ont déjà « entamé ce mouvement de réflexion et de réorganisation », explique le général Denuel. Cela a abouti à la création de structures de soutien par milieu : le Service interarmées de maintenance des matériels terrestres (SIMMT), le modèle du Service de soutien de la flotte (SSF) et la Structure intégrée du maintien en condition opérationnelle du matériel aéronautique de la défense (SIMMAD). Cela devrait aussi se traduire, à la suite des études de la RGPP, « par une forte réduction des effectifs dédiés » au MCO.
Reste, affirme le général Denuel, que « les armées ont besoin de conserver une capacité de maintenance autonome sur les théâtres ». Elles doivent « pouvoir faire face à l’impensable ». « L’exemple de l’évacuation des ressortissants du Tchad a fait apparaître les limites de l’externalisation », explique-t-il.
En outre, « nous devons prendre garde aux idées toutes faites et aux fausses pistes. Ainsi, la dualité civil-militaire n’est pas toujours possible », les équipements militaires ayant « une durée de vie plus longue que celle des équipements civils ». « Le dispositif de soutien mis en œuvre doit prendre en compte cette longévité et perdurer alors que la production est terminée ».
Echelonner dans le temps
Autre contrainte prévue par la LPM pour limiter les dépenses : « les industriels devront maîtriser les coûts de production et être au rendez-vous », c’est-à -dire honorer les commandes dans les délais impartis. De ce point de vue, « les péripéties du programme A400M font peser des risques sur les autres programmes en cours ou à venir… »
Prévu dans le Livre blanc et la LPM, l’échelonnement des programmes dans le temps se fera selon deux phases :
- une première de court-moyen terme jusqu’en 2015, axée sur la modernisation des outils de combat aéroterrestre et aérien, les programmes prioritaires pour la fonction « connaissance et anticipation », la modernisation de la capacité de maîtrise du milieu sous-marin, la résorption du déficit capacitaire en transport aérien stratégique et la remise à niveau des stocks de munitions ;
- une seconde de moyen-long terme jusqu’en 2025, axée sur l’accélération du renouvellement de la flotte de surface, la poursuite de la modernisation de l’outil aérien et des forces terrestres et le renforcement des capacités de frappe de précision dans la profondeur à grande distance, en quantités significatives et sur plusieurs porteurs (aériens, navals, voire terrestres).
Ainsi, précise le général Denuel, « les programmes ne se chevaucheront plus. Nous ne connaitrons plus la succession des Mirages dont les uns étaient en cours de conception alors que les autres étaient en cours de production ».
(1) Le Livre blanc a été présenté par le président de la République le 17 juin 2008. Pour en savoir plus : http://www.defense.gouv.fr/livre_blanc
(2) Milieux terrestre, aérien, maritime, etc.
Budget restreint
Pour le moment, « nous sommes l’un des rares pays européens à consacrer près de 2 % de son PIB à la défense », affirme le général Denuel. Et la LPM prévoit une augmentation des ressources de la Défense. A partir de 2012, les crédits de paiement de la mission Défense seront en hausse (voir tableau ci-dessous). En outre, à partir de 2009, la Défense bénéficiera de « recettes exceptionnelles » provenant de crédits du Plan de relance et de la cession de biens immobiliers, de fréquences et de l’usufruit de systèmes de communication militaires par satellite de l’Etat.
Engagements formels
Mais « l’état-major des Armées a-t-il réfléchi à l’impact de la maîtrise des déficits publics à compter de 2011, étant entendu que ceux-ci atteindront 90% du PIB à la fin de 2010 ? L’hypothèse d’une croissance de 2,5%, retenue pour la construction de la LPM, n’est-elle pas trop optimiste ? Quelle assurance de la ressource avons-nous ? », s’interroge le contre-amiral Dominique Fouché, conseiller défense du président du groupe SNPE. D’autant, ajoute le général Guy Parayre, conseiller du président d’INEO, que « les prévisions de croissance sont d’ores et déjà revues à la baisse ». « Les ressources budgétaires accordées à la Défense sont-elles garanties ? », demande-t-il.
« Les engagements formels pris par les différents ministères concernés, dont celui du Budget, dans le cadre du Livre blanc et de la LPM, nous donnent une assurance », répond le général Denuel. « En 2009, la direction du budget a d’ailleurs tenu ses promesses. D’importantes Autorisations d’engagement (AE) ont été ouvertes et des Crédits de paiement (CP) dépensés ». Le ministère de la Défense a même été autorisé à consommer 400 Mn€E de reports de crédits.
Et les engagements devraient également être tenus en 2010, selon le général Denuel. Les AE sont en baisse par rapport à 2009, année exceptionnelle1, mais supérieures de 6 % à celles de 2008, et les CP sont stables (- 0,5 % par rapport à 2009).
Recettes manquantes
Cependant, deux inquiétudes demeurent : d’une part, « où en sommes-nous des cessions de fréquences, d’infrastructures et de l’usufruit du système Syracuse2 ? Les ressources escomptées seront elles au niveau annonce pour réaliser l’équilibre financier de la LPM ? » demande le général Georges Ladevèze, conseiller défense du président d’EADS. La réponse est négative : en 2009, il manquait en effet 1,161 Md€ de ressources. Alors que, selon les prévisions initiales, les cessions devaient rapporter 1,572 Md€ (972 Mns€ pour l’immobilier et 600 Mns€ pour les fréquences), seule une partie des cessions immobilières a été réalisée, pour un montant de 411 Mns€. Ce retard a imposé le report d’un certain nombre d’investissements.
D’autre part, en 2012, rien ne dit que l’Etat sera en mesure de supporter à la fois la charge que représentent les autorisations d’engagement votées et l’augmentation, prévue par la LPM, des ressources annuelles de la Défense de 1 % en volume.
Contradictions
Enfin, outre ces incertitudes sur les ressources financières, l’application de la LPM soulève des interrogations quant à la gestion des personnels. En 2015, la défense de la France ne devra en effet plus être assurée que par « 225 000 hommes et femmes dont 192 600 militaires ». « En six ans, nos forces vont diminuer de 54 000 postes. Cela représente un effort de déflation trois fois supérieur à celui que nous avons connu lors de la période de professionnalisation », précise-t-il.
Mais, dans le même temps, « le retour de la France dans l’Otan nécessite des effectifs », tout comme le positionnement aux Emirats arabes unis. En outre, contrairement aux prévisions de l’Etat, les forces armées ne se sont toujours pas retirées de certains pays africains et régions ultramarines. Toute la question est de savoir sur quel budget seront comptabilisés ces effectifs…
(1) L’enveloppe d’AE de 2009 était destinée à permettre plusieurs commandes globales de matériel, dont 60 Rafale, 22 hélicoptères NH–90, un sous-marin nucléaire d’attaque, 3 frégates multi missions, 332 véhicules blindés de combat d’infanterie, 16 454 systèmes Félin, etc.
(2) Programme français de satellite de télécommunications militaires.
Coopération et export pour compenser
La nouvelle organisation issue du Livre blanc pourrait poser deux problèmes aux industriels, indique le général Denuel : tout d’abord, celui de la « préservation des compétences » dans les bureaux d’étude ; ensuite, celui de la diminution des commandes, les armées ayant besoin de moins de matériel en raison de la réduction de leur format et de l’amélioration des performances des équipements modernes. En effet, ajoute le vice-amiral Jean-Marc Brûlez, « même si nous sommes en phase de remplacement du matériel, les besoins sont aujourd’hui différents et les ressources limitées. Ce qui explique que le Livre blanc prévoie une baisse du nombre de nouveaux contrats. »
Pour faire face à cette baisse, le général Denuel avance deux solutions. La première est la coopération internationale – « même si la crise économique actuelle a tôt fait de pousser les pays européens au repli national et à vider le plan de charge de l’Agence européenne de défense ».
Dans ce domaine, « nous devons travailler sur la convergence des besoins plutôt que par programme », estime le vice-amiral Brûlez. « Et nous mettre d’accord pour utiliser de manière similaire les matériels », complète le général Denuel.
Avec la Grande-Bretagne ?
Constatant une diminution de « l’esprit de coopération » au sein de l’Union européenne, Olivier Martin, secrétaire général de MBDA Groupe, s’interroge sur le rapprochement en cours entre la France et la Grande-Bretagne. « En effet, confirme le général Denuel, les Britanniques se tournent vers nous en vue d’une coopération bilatérale. Mais il existe un certain nombre d’incertitudes politiques qui freinent pour l’heure ce rapprochement. »
Quant à la coopération avec l’Allemagne, elle « subit un ralentissement net du fait de la crise », reconnaît le général Denuel.
Indispensable export
La seconde piste, jugée « plus prometteuse », est l’export. « Les besoins de la France ne permettront pas, à eux seuls, à l’industrie de survivre. L’export est donc indispensable », estime le vice-amiral Brûlez.
Cependant, souligne Didier Brugère, chef de cabinet du président de Thales, les industriels doivent faire face à un taux de change euro-dollar « très pénalisant » et à « l’intense compétition de la part de leurs homologues américains ». Ils ont donc besoin du soutien de l’Etat français. En effet, explique-t-il, « l’export est intimement lié aux commandes françaises et aux investissements consentis par l’Etat en matière de Recherche et Technologie (R&T) ».
Le Gouvernement a annoncé sa volonté de « promouvoir, à la fois sur le plan technique et sur le plan politique, la présence et l’offre de ses entreprises sur les marchés extérieurs, à l’instar de ce que font communément les principaux pays exportateurs. » Pour cela, les industriels sont encouragés à « présenter une offre globale », à « prendre en compte, dès la phase amont des programmes, les perspectives d’exportation possible des équipements », l’Etat pouvant, dans certains cas, « être associé à la transaction ». En outre, en matière de R&T, l’Etat s’est engagé à « consentir un effort financier accru dans les années à venir », à « mettre en œuvre une politique de maintien des compétences critiques, tant dans le domaine de la R&T pour les compétences des bureaux d’études, que dans celui de l’industrialisation » et à « favoriser les synergies entre la recherche civile et la recherche de défense et de sécurité ».
Mais, pour Didier Brugère, ces efforts sont trop limités : « pour les technologies de défense, dans les années 1990, le financement de R&T atteignait 1 Md€ par an. En 2000, ce budget est tombé à 500 Mns€. Il s’est depuis rétabli à 700 Mns€, voire 800 Mns€ avec l’effet du plan de relance. C’est un effort important, certes, mais qui reste inférieur à celui d’il y a une vingtaine d’années ».
Erosion des acquis
En effet, soulignent Olivier Martin et Jacques Mouysset, directeur de la stratégie de DCNS, « nous vivons sur le capital constitué dans les années 1990, et nous ne voyons pas arriver dans les cinq ou dix ans de grands programmes porteurs, de nouvelles technologies innovantes. Or, dans les prochaines années, nous aurons besoin de renouveler les technologies, faute de quoi la place à l’export des industries françaises diminuera ».
Par le passé, renchérit Olivier Andries, directeur général adjoint de la branche défense-sécurité du groupe Safran, « les industriels disposaient d’un capital technologique, d’une compétitivité-prix et la France avait une influence géopolitique plus grande que maintenant ». « Aujourd’hui, ces trois éléments s’érodent progressivement : notre capital technologique risque de se diluer en l’absence de grands programmes ; notre compétitivité-prix s’amenuise car les volumes de commandes du client national baissent ; et il n’y a plus que quelques pays dans lesquels l’influence politique de la France peut permettre d’emporter l’accord. »
Urgences opérationnelles
En outre, déplore Michel Lallement, président de Flying Robots, alors que « certains pays – comme Israël ou les Etats-Unis – lancent souvent des appels d’offre pour des équipements aussitôt qu’un besoin spécifique est constaté sur le terrain, la France ne réagit pas aussi rapidement. » Le général Denuel estime en effet qu’il faut « travailler pour devenir plus réactifs et répondre plus vite aux besoins opérationnels ». Il faut également, affirme-t-il, pour aider les industriels à mieux répondre aux besoins des militaires, développer « les échanges entre nos forces engagées sur les théâtres d’opérations les plus exigeants et les bureaux d’étude ». « Il s’agit là d’une piste de stimulation de l’innovation. Les urgences opérationnelles ont montré qu’il existe un marché pour des équipements qui répondent aux exigences des engagements présents », insiste-t-il.
Il ne faut cependant pas que cela empiète sur les investissements à réaliser pour relever les défis à plus long terme. « Nous devons contenir le budget des urgences opérationnelles en fixant annuellement des priorités à ces dernières », indique-t-il. « L’exemple de la Grande-Bretagne, qui a donné la priorité à l’urgence en Irak et en Afghanistan, sacrifiant ainsi une partie de sa préparation aux défis futurs, ne nous laisse pas indifférents », ajoute le vice-amiral Brûlez.
Dossier réalisé par Carine Duvoux
Photographies F.-X. Lanfranchi
Grand emprunt : retombées indirectes ?
Questionné par Patrick de Cambourg, président de Mazars, sur l’impact du grand emprunt sur la Défense, le général Denuel a rappelé que la Défense ne bénéficierait pas directement des investissements programmés, mais peut-être indirectement, par le biais de l’industrie. Par exemple, indique Jacques Mouysset, « il y aura des retombées pour la marine nationale dans le domaine de la conception de navires propres soutenu par le grand emprunt ».
Etaient réunis autour du Général de corps aérien Jean-Marc Denuel
Olivier Andries, directeur général adjoint branche défense – sécurité, membre du directoire du Groupe Safran
Didier Brugère, chef de cabinet du président de Thales
Vice-Amiral Jean-Marc Brûlez, chef de la division Capacités de l’état-major des Armées
Patrick de Cambourg, président de Mazars
Fabrice Demarigny, avocat à la Cour, Marccus Partners ; associé, Mazars, directeur des activités marchés de capitaux
Contre-Amiral Dominique Fouché, conseiller défense du président du Groupe SNPE
Guy Isimat-Mirin, associé, Mazars, responsable du secteur public
Général Georges Ladevèze, conseiller défense du président d’EADS
Michel Lallement, président de Flying Robots
Olivier Martin, secrétaire général de MBDA Groupe
Jacques Mouysset, directeur de la stratégie de DCNS
Général Guy Parayre, conseiller défense du président d’INEO
Maurice Pinault, directeur général adjoint du Groupe Zodiac Aerospace
