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Débats

4 avril 2017

Vladimir Fédorovski : « Poutine n’offre qu’une illusion de stabilité »

Ancien traducteur de Brejnev et diplomate, auteur de dizaines de best-sellers sur la Russie, l’ex-porte-parole du Mouvement des réformes démocratiques vient de publier Poutine de A à Z (Stock).

Y a-t-il quelque chose que nous ne savons pas sur Vladimir Poutine et que nous devrions savoir ?

Vladimir Fédorovski : Peu de gens savent que Vladimir Poutine a annoté l’intégralité de l’œuvre de Soljenitsyne. Il ne l’a pas fait pour comprendre l’homme épris de libertés qu’était ce grand dissident, mais pour étudier les ressorts nationalistes de cet homme qui voyait la Russie comme un tout, un noyau dur au cœur de l’espace euro-asiatique. Tous deux ont compris que la Russie pouvait mourir très vite si l’on n’y prenait garde. Car, contrairement aux apparences, la Russie, tout comme le système qui la régit depuis des décennies, est fragile et Poutine lui-même est fragile. Voilà pourquoi Poutine, comme ses lointains prédécesseurs, mise sur le culte de la personnalité et qu’il excelle dans la mise en scène du récit national. Voilà pourquoi il pense que s’il saute, ce sera le chaos. Voilà pourquoi, comme Staline, il s’est servi du KGB et de l’armée pour verrouiller son système, un système fragile qu’il n’a pas réussi pour l’instant à rendre plus fort, notamment en diversifiant l’économie russe, laquelle repose encore beaucoup trop sur l’exploitation de la rente du pétrole et du gaz.

Pensez-vous que les Occidentaux n’ont pas compris cette fragilité que vous décrivez ?

V. F. : Les Occidentaux n’ont pas compris que si Poutine n’existait pas, les Russes auraient inventé un autre Poutine. Car la première raison pour laquelle il a été choisi auprès d’Eltsine, c’est pour renforcer la sécurité des institutions. Poutine a eu l’intelligence de jouer les timides en réserve pour ne pas apparaître au premier plan, et il est clair que nous avons sous-estimé sa capacité à monter au sein du système sans se faire remarquer. Comme un caméléon, il a joué jusqu’à présent six personnages distincts : le Poutine à l’enfance déshéritée, le Poutine de Saint-Pétersbourg auprès d’Anatoli Sobtchak, le Poutine du KGB éloigné du centre du pouvoir, le Poutine magouilleur qui prépare sa conquête du Kremlin dans l’ombre d’Eltsine, le Poutine oppresseur de la Tchétchénie et manipulateur de l’opinion publique puis le Poutine de ces quinze dernières années, tsar à l’intérieur et tsar à la reconquête de la place que la Russie mérite dans le monde grâce à une nouvelle confrontation avec l’Occident.

Mais il y a une cohérence dans toutes ces phases…

V. F. : Oui, Poutine est l’homme qui dit « On ne recule plus ». Que ce soit face aux Tchétchènes, aux gouverneurs qui tentent de gagner en autonomie, aux oligarques qui faisaient fuir des milliards à l’étranger, face au terrorisme après le 11-Septembre, face à l’Otan et aux états-Unis accusés d’avoir trahi le pacte verbal de ne plus élargir l’Alliance atlantique, ou encore aujourd’hui en Syrie, il revendique ce leadership visant à éviter l’éclatement de la Russie.

Mais, en même temps, il y a une progression dans cette posture. En quoi le discours de Munich en 2007 marque-t-il une rupture ?

V. F. : Devant la conférence annuelle sur la sécurité en Europe cette année-là, Poutine indique clairement que la Russie ne se laissera plus faire. Il a vécu les révolutions de couleur en Europe de l’Est, l’élargissement de l’Otan et le projet de bouclier antimissile en Pologne et en Roumanie comme une tentative de la CIA de répéter la préparation de sa propre chute. C’était probablement un fantasme, mais c’est ce qui l’a conduit, alors que les prix de l’or noir étaient encore très hauts, à profiter de la rente pétrolière pour moderniser l’armée russe. Le narratif de ce complot lui a permis de renverser en peu de temps à son profit le déclin rapide de la popularité de l’Occident en Russie.

Sauf qu’à terme, cela débouche sur un double échec…

V. F. : N’ayant pas prévu la baisse rapide des cours des hydrocarbures, ayant repoussé à plus tard la diversification indispensable de l’économie russe, il commet la faute en Ukraine avec la reprise de la Crimée, fruit d’une improvisation totale. Ce faisant, il a continué de museler la société civile et toute forme d’opposition, celle qui siège à la Douma n’étant qu’un avatar d’opposition. Il avait raison de penser que la stabilité était un préalable à la démocratie, mais il a manqué les occasions de prouver qu’il était capable de gérer efficacement le pays avec des résultats concrets pour la classe moyenne. Dans cette volonté de ne revenir ni à la Révolution et ses excès, ni aux années de faiblesse de Gorbatchev, ni aux années Eltsine de corruption, il n’a réussi à forger qu’un régime autoritaire. Ce n’est pas une dictature totalitaire mais cette « démocratie contrôlée », où la société étouffe, n’offre qu’une illusion de stabilité.

Et vous estimez que le prix à payer pour ramener la Russie au premier plan est donc exorbitant…

Oui, singulièrement parce que cette confrontation avec l’Occident, qu’il juge corrompu, dévoyé et traitre à ses valeurs traditionnelles, a contribué, sans qu’il le veuille, à jeter la Russie dans les bras de la Chine. Il faut se souvenir de ce que disait Deng Xiaoping à Jacques Chirac lorsque le Président français craignait que la Chine n’ait pas suffisamment d’espace pour accueillir une nouvelle politique démo­graphique de deux enfants par famille : « Nous avons les provinces du Nord », sous-entendu la Sibérie… Autrement dit, l’interdépendance entre la Russie et la Chine est faussée. Pékin voit la Russie comme une arrière-cour alors que Moscou a un besoin vital des commandes énergétiques chinoises pour compenser les effets des sanctions occidentales. Cela fausse l’équilibre que la Russie aurait dû créer dans ses relations avec l’Occident d’une part et la Chine de l’autre.

L’autre prix à payer pour ce retour sur le devant de la scène, c’est une présence militaire au Moyen-Orient…

V. F. : Il y a là en effet un danger de course à la militarisation. Pour défendre ses intérêts au Moyen-Orient, et donc en Syrie, la Russie va devoir rester active sur le terrain pendant des années tout en maintenant un état de confrontation avec les Américains, à moins que l’administration Trump en décide autrement. Cette petite phrase d’Alexandre III selon laquelle la Russie n’avait pas besoin d’alliés parce qu’elle avait « son armée et la flotte » est trompeuse : la Russie a besoin d’alliés. Mais, dans le même temps, la Russie se devait d’intervenir en Syrie. Non pas parce qu’Obama avait refusé d’y aller et qu’il fallait profiter de ce vide pour prendre le leadership militaire dans la région, mais pour défendre ses propres intérêts. Après les échecs des printemps arabes, les interventions militaires occidentales en Irak et en Libye, Poutine pense qu’il n’y a pas d’islamisme modéré comme il n’y a pas de bolchevisme modéré, qu’il y a 20 millions de musulmans en Russie, que le Califat menace à 600 km des frontières russes et qu’il fallait sauver Bachar el-Assad d’une déroute sous les coups de boutoir d’Al-Qaïda (l’ex-Front al-Nosra) dans la banlieue de Damas. Au final, Poutine en est convaincu, son intervention contre Al-Qaïda à Damas, à l’automne 2015, a sauvé l’Occident.

Revenons sur l’autre front, en Europe. Fallait-il aussi que Poutine envahisse la Crimée ? Pour tenir tête aux Occidentaux et fragiliser l’Union européenne ?

V. F. : Non, mais s’il ne l’avait pas fait, il est possible que son autorité aurait été contestée. Il aurait été dénoncé au sein du système comme faible. Cela dit, il est vrai que les souverainistes en Europe sont ses alliés. Que Poutine pense ou souhaite que Marine Le Pen fasse le meilleur score à la présidentielle, c’est certain. Il estime avoir été trahi avec l’annulation de la vente des Mistral et il aurait préféré avoir en France un interlocuteur qui comprenne la Russie. Il prend en compte les faits. Si les citoyens en Europe sont de moins en moins enthousiastes vis-à-vis du projet européen, ce n’est pas de la faute de la Russie. C’est parce que l’Union européenne n’existe plus en tant que projet fédéral. Poutine pense qu’il subsistera un noyau dur, probablement des pays fondateurs, au sein duquel il aura des relations avec ceux qui comptent le plus.

Écrit par

François Clemenceau

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