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Xavier Bertrand ou les trois visages du gaullisme

[caption id="attachment_1258" align="alignleft" width="166" caption="Photo : STÉPHANE DE SAKUTIN/AFP"][/caption] Photo : STÉPHANE DE SAKUTIN/AFP Plus gaulliste que sarkozyste, plus ségueniste que chiraquien, le maire de Saint-Quentin s’est d’abord construit avec la parole de Philippe Séguin, qui selon lui renvoyait plus que tout autre à celle du général de Gaulle. Il retient de ses différents mentors la fibre populaire qui l’inspire. Visiblement, le ministre du Travail – encore pour quelques jours – n’a pas besoin de se creuser la cervelle pour citer ceux qui ont balisé son parcours politique : c’est une trilogie cohé- rente qui le mène de De Gaulle à Chirac avec Séguin comme point de passage obligé de l’un à l’autre. L’explication est ainsi articulée : « le déclic de l’engagement politique, dit-il, c’est Chirac. La proximité sur les idées, c’est Séguin. La véritable référence, c’est le Général. » Une alchimie qui fera de lui ce qu’il est, un « gaulliste social », selon sa propre expression. Issu d’une famille modeste, il se souvient qu’on ne parlait guère de politique à la maison. En 1974, les siens votèrent Chaban. Il n’avait pas 11 ans et passa la soirée seul devant la télé, à tout suivre du scrutin, spectateur fasciné de ce moment intense que représentait l’élection présidentielle. Un jour, le sénateur gaulliste Jacques Braconnier repérera ce jeune adolescent assoiffé de politique et lui mettra le pied à l’étrier à Saint-Quentin, la ville de l’Aisne dont il deviendra le député-maire. Envol politique Chronologiquement, le premier à séduire le jeune Xavier Bertrand fut Philippe Séguin, qu’il invita à Saint-Quentin en 1992 pour une réunion publique sur l’Europe. « Je croyais à la campagne du non [au traité de Maastricht, NDLR], explique-il à présent. L’Europe était un enjeu incontournable mais pas à tout prix. » À ses yeux, Séguin incarnait ce gaullisme à visage humain, enraciné dans un terreau provincial : les Vosges et Épinal pour le ténor du RPR d’alors, dans lequel se reconnaissait l’élu d’une commune populaire comme Saint-Quentin. « Plus de mille personnes étaient venues l’écouter dans le théâtre municipal qui comptait 600 places », se souvient le ministre, ajoutant que ce moment fut celui de son « envol politique ». Il avait 27 ans. Comme l’ensemble de l’assistance, il but les paroles de Séguin qui s’était montré un tribun « bluffant » pour défendre une Europe pas assez politique et par trop monétaire et financière, qui préférait selon lui la déflation à la croissance. « C’était sa dernière intervention avant son débat télévisé avec Mitterrand », rappelle Xavier Bertrand. Son attachement à Philippe Séguin, à la mémoire duquel il a dédié un des salons du ministère du Travail, il le définit en quelques mots choisis : « Son gaullisme social, son exigence éthique et morale, sa capacité à montrer que le politique peut imposer ses vues aux eurocrates et aux technocrates. » Une évocation qui inspire à ce séguiniste quelques commentaires peu amènes sur le libéralisme ou l’ultralibéralisme. « Il faut créer des richesses mais aussi que cette création ait du sens. Autrement dit il faut savoir les partager. » Dans son propos transparaît la conviction d’un édile dont la municipalité compte plus de bénéficiaires du RSA (revenu de solidarité active) que partout ailleurs en France. « Le lieu où on est élu nous conditionne », affirme-t-il. Le carré des chiraquiens La relation avec Jacques Chirac fut plus tardive. Il n’est pas du « carré des chiraquiens » qui l’ont soutenu en 1995, les Baroin, Pécresse, Jacob ou Copé. Bertrand est plus modestement responsable départemental de sa campagne, labourant exclusivement le terrain. Il croit au Chirac de la « fracture sociale » mais ne l’a jamais ren- contré. « C’est Juppé qui m’a fait confiance le premier », souligne-t-il, en lui proposant de prendre en charge à l’UMP le dossier difficile des retraites. Nous sommes alors en 2002. « J’étais inconnu au ba- taillon. J’ai travaillé à fond le sujet et j’ai entrepris un tour de France des retraites. » Il mesure la nécessité de la pédagogie en politique. Il deviendra alors rapporteur pour la commission des finances sur cette question, sera nommé secrétaire général adjoint de l’UMP avant de prendre le dossier de l’Éducation. Chirac, qui a fini par entendre parler de lui, le fera entrer dans le gouvernement Raffarin en 2004, comme secrétaire d’État puis comme titulaire du portefeuille de la Santé. Enfin il peut mesurer de plus près ce qui l’attire chez le Corrézien. « En 1995, il avait fait le bon diagnostic sur la société française. Comme Président, il s’est montré rassurant, avec une forme d’autorité naturelle, une véritable hauteur de vue. Pour moi, il est celui qui n’empêche pas de faire. » Et de rappeler combien Chirac lui ap- porta son soutien sur la réforme de l’assurance maladie comme sur l’interdiction de fumer dans les lieux publics. « C’était après les grandes manifestations contre le CPE. Il m’a dit : “Tu ne vas pas nous remettre les Français dans la rue !” J’ai répondu : “Si, M. le Président, mais pour leur bien. Ils iront fumer dehors !” » Quand viendra la crise du chikungunya, quelques bons camarades du gouvernement de- manderont insidieusement « si le ministre de la Santé a bien fait ce qu’il fallait »... Xavier Bertrand trouvera une nouvelle fois en Chirac un défenseur. D’où le froid qui naîtra entre les deux hommes quand, en décembre 2006, le ministre chiraquien prendra claire- ment parti pour Nicolas Sarkozy dans la perspective de la présidentielle de l’année suivante. Une idée moderne Un choix qui détonne au regard du gaullisme social tant revendiqué par M. Bertrand. Mais à cette époque, il estime que seul l’ancien ministre de l’Intérieur est en mesure de l’emporter. Il ne se trompera pas. Pour autant, celui qui affiche aujourd’hui ses ambitions présidentielles pour 2017 ne perd pas de vue les valeurs fondatrices de son engagement politique : « Le gaullisme est une idée moderne, insiste-t-il. C’est une volonté de dé- cloisonner, de dépasser les clivages, de rassembler. De refuser tout sec- tarisme. C’est une aptitude à savoir convaincre sa famille politique. C’est un esprit profondément réformateur. » Conscient du décalage entre les solutions proposées et leur mise en œuvre, il souligne aussi « la dimension sacrificielle du pouvoir », très forte dans le gaullisme. « Vous ne me suivez pas, je m’en vais », dit-il en vantant les mérites de l’appel au peuple. « Je suis partisan des référendums. Pas sur tout et pas tout le temps, mais assez souvent pour refonder la légitimité. On dit aux gens qu’ils sont libres de choisir. Une fois tous les cinq ans ce n’est pas assez. Quand ils sont sollicités ils disent non »... Hostile à « la loi du plus fort », préférant « la promotion à l’égalitarisme », partisan de l’ascenseur social, Bertrand rêve d’une droite « ferme sur le régalien et ouverte sur la justice », qui ne perde jamais le soutien des milieux populaires. Voici tracée la ligne d’horizon de son gaullisme.

Eric Fottorino Article paru dans le numéro 446 du mercredi 9 MAI 2012

Écrit par

Eric Fottorino

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