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Portraits

27 janvier 2012

Zimeray, avec un Z comme Zola

Rama Yade n’a pas été remplacée et les droits de l’homme ont perdu leur secrétariat d’État en 2009. Moins visible, un ambassadeur français aux droits de l’homme se bat malgré tout pour faire entendre la voix de la France. François Zimeray a été nommé à ce poste en 2008. Il sillonne la planète au nom du Gouvernement et défend face à toutes les dictatures la liberté avec la foi d’un Zola. C’est une chance de trouver l’ambassadeur aux droits de l’homme dans son modeste bureau du Quai d’Orsay. Ce matin-là, François Zimeray rentre de sa 89e mission dans un pays où les libertés individuelles sont bafouées. Cette fois c’était en Ukraine, un voyage éclair comme il en a l’habitude. Il y a tenté sans succès de se faire ouvrir la porte de la prison où est détenue Ioulia Timochenko, l’ex-égérie de la Révolution orange, arrêtée en août dernier en pleine audience par le tribunal de Kiev. Sous l’œil de Jacques Chirac Il y a seulement quelques semaines, François Zimeray était le premier diplomate français à rendre visite à la « lady » de Birmanie Aung San Suu Kyi. De Grozny à Kinshasa, du Darfour (« un nom qu’on prenait pour l’enseigne d’un grand magasin ») à l’Amérique centrale, cet élu socialiste, plus de vingt ans maire puis premier adjoint du Petit-Quevilly (Seine-Maritime), avocat de métier et de conviction, transporte la flamme de son adolescence. A 17 ans – On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans, mais on est passionné – il fonda une association de défense et d’accueil des réfugiés cambodgiens. « Pouvait-on commémorer la Shoah si on acceptait le génocide des Khmers rouges ? » demande-t-il aujourd’hui, près d’une photo où, sous l’œil de Jacques Chirac, il étreint l’ancien roi du Cambodge Norodom Sihanouk. A 24 ans, le voilà dans les camps de réfugiés à la frontière thaïlandaise. « Rien ne me destinait à aller voir de l’autre côté de la palissade », dit-il sans afféterie, parce que c’est ainsi. L’autre côté, il l’a vu autant au Petit-Quevilly, une ville entièrement classée ZEP – zone d’éducation prioritaire –, que dans les oubliettes du Palais de justice de Kinshasa où des enfants dormaient à même le sol, le ventre vide. Ou encore en Bosnie, devant cette femme pleurant son fils abattu dans une forêt minée, la privant de tout espoir de retrouver son corps. Fier de ses attaches et de ses combats, il est devenu « un professionnel dans la politique, mais pas un professionnel de la politique ». Avocat d’affaires internationales pendant vingt ans au prestigieux cabinet Jeantet, François Zimeray n’a cessé de pratiquer son métier dans la liberté à l’égard de la politique, fort de ce credo : « ne pas en dépendre, ne rien en attendre ». Et si son bureau raconte tant de choses, c’est qu’il est de ces hommes capables d’exprimer par le symbole autant que par la parole ses points d’ancrage. Reproductions encadrées de photos d’Indiens Nambikwara prises par Lévi-Strauss, moulage d’un visage cambodgien, et aussi cette frappante vision du monde : une cage à oiseau tenant prisonnier de ses grilles un globe terrestre, une œuvre qu’il a lui-même réalisée. « Chacun y voit ce qu’il veut. » En évidence aussi, une photo en noir et blanc du Badinter de l’abolition dédicacée à son ami François Zimeray. « Il m’a mis le pied à l’étrier, dit-il sans insister. C’est lui qui m’a fait connaître Laurent Fabius. » Lequel lui donnera sa chance en politique. Leçon de courage Aux yeux du jeune homme qu’il était en 1984, l’arrivée du brillant protégé de Mitterrand à Matignon a une signification précise : « La modernité, et aussi les droits de l’homme. Fabius a joué un rôle dans les sanctions contre l’Afrique du Sud au temps de l’Apartheid. Je me souviens de son attitude lors de l’exécution du poète Benjamin Moloïse. Il était allé s’indigner devant les grilles de l’ambassade d’Afrique du Sud à Paris. » En se dépouillant de ses mandats de maire et d’élu européen, en quittant une position enviable au barreau pour défendre les droits de l’homme depuis quatre ans – un record de longévité à ce poste – François Zimeray a voulu se mettre à nu, revenir à ce qui avait fait battre son cœur d’adolescent. Et c’est naturellement qu’il cite le nom de Zola, « le Zola de J’accuse », pour désigner le terreau où s’enracinent ses combats. « Zola, c’est le contraire de l’indignation qui est à la mode, explique-t-il. Il ne fait pas appel aux sentiments et aux tripes. Son texte est une réfutation de l’accusation. Il en appelle à l’intelligence et à la raison du lecteur. » Dans cette leçon de courage de l’écrivain en faveur de Dreyfus, l’ambassadeur aux droits de l’homme voit d’abord ce qui guide son propre cheminement : le refus de la complicité. « Dans l’action diplomatique, face à une situation inacceptable, on peut commettre une erreur d’appréciation. La deuxième fois, c’est peut-être de l’indifférence. La troisième fois, c’est de la complicité. Je ne veux pas être complice. » Les trois dimensions d’une vie D’où son admiration pour Zola qui, en prenant la défense éclairée de Dreyfus, engage sa responsabilité. Il faut se remémorer les mots de l’auteur de L’Assommoir : « En portant ces accusations, écrit-il alors en une de l’Aurore, le 13 janvier 1898, je n’ignore pas que je me mets sous le coup des articles 30 et 31 de la loi sur la presse du 29 juillet 1881, qui punit les délits de diffamation. Et c’est volontairement que je m’expose. » Evoquant ce texte, François Zimeray y discerne une action à la fois très politique, très juridique, et très engagée. « Ce sont les trois dimensions de ma vie », insiste-t-il. « Un environnement politique, un outil juridique, et l’expression d’un engagement. » Ce qui l’impressionne dans le Zola de « l’Affaire », c’est qu’il défend une cause sans avoir le sentiment d’incarner le bien. « La barbarie arrive à cheval sur le bien », observe cet ambassadeur aux yeux ouverts sur les détresses humaines, et assez lucide pour savoir que son action s’inscrit dans le temps long des relations entre États. Comme il conversait récemment avec Aung San Suu Kyi, il lui a dit son trouble devant l’attitude de pardon qu’elle semblait prôner vis-à-vis de la junte birmane. La lutte contre l’impunité n’est-elle pas le pilier du discours de la France en faveur des droits de l’homme ? « Le jugement de l’histoire est plus sévère que le jugement des hommes », a-t-elle répondu, avant de se dire impressionnée par la lecture des Misérables et le personnage de Jean Valjean. Recluse, l’héroïne de Rangoun vibrait donc pour l’ancien malfrat ramené par un prêtre dans le camp du bien. « Il est possible de s’amender comme Jean Valjean, si on est magnanime. Vous avez perdu cela », a confié Aung San Suu Kyi. François Zimeray l’honnête homme a retenu la leçon.

Écrit par

Éric Fottorino

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