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Monde

8 décembre 2017

Pour 2018, cap sur l’Asie

Emmanuel Macron se rendra en Chine et en Inde cet hiver. Il devrait visiter également la Corée du Sud et tient à renforcer la relation avec le Japon. La question se pose de savoir s’il a pour autant une politique asiatique.

C’est aux actes et au bilan d’un mandat que l’on doit se fier. Mais si l’on ne devait juger à ce stade le chef de l’État qu’à ses mots, c’est peu de dire que l’Asie reste lointaine dans la rhétorique d’Emmanuel Macron. Ce 29 août 2017, lorsqu’il prononce son premier grand discours de politique étrangère devant les ambassadeurs de France réunis pour leur conférence annuelle, il ne laisse à l’Asie que quelques modestes paragraphes, une goutte d’eau dans un océan de grandes lignes directrices. Sur un total de quinze lignes, qui ont été précédées d’une ode au multilatéralisme et d’un « c’est en Afrique que se joue largement l’avenir du monde », dix concernent la seule Chine. Le président de la République rappelle qu’il a entamé en juillet, en marge du G20 de Hambourg, une relation qu’il espère « solide » avec Xi Jinping , évoque les nouvelles routes de la soie pour les qualifier de « grand projet géopolitique qu’il nous faut prendre en compte du point de vue de nos intérêts européens » mais prévient que le partenariat avec Pékin ne laissera « aucune ambiguïté planer sur ses équilibres et les valeurs qui les sous-tendent ».

À l’Élysée et au Quai d’Orsay, où l’on prépare activement le premier déplacement d’Emmanuel Macron en Chine prévu au mois de janvier, on conteste l’idée que le Président aurait minimisé la place de l’Asie à l’occasion de sa grande rentrée diplomatique. Un conseiller, fin connaisseur du continent, explique que « si la France se trouve dans l’obligation d’énoncer ses priorités diplomatiques et stratégiques sous la pression des crises, notamment celle du terrorisme et des flux migratoires, il est clair que nos intérêts de long terme se jouent en Asie ». Selon lui, c’est là qu’entre 2030 et 2050, cette partie du monde abritera 60 % de la population mondiale et 50 % des équipements de défense. Et d’enchainer que sur le plan commercial, la réalité s’impose : neuf des dix plus grands ports de conteneurs dans le monde sont en Asie et le dixième est à Dubaï. « Y prête-t-on suffisamment attention ? Dans les discours, pas tellement mais dans les faits, oui. »

Raison pour laquelle Philippe Le Corre, expert de l’Asie à la Brookings Insti­tution à Washington, écrivait dès le lendemain de l’élection présidentielle : « Le nouveau Président a perçu la Chine comme acteur économique majeur lors de son passage ministériel à Bercy et a vécu de près la visite d’État en France du président chinois Xi Jinping en mars 2014. » En rappelant que « le programme du candidat Macron mentionnait explicitement la nécessité de collaborer avec Pékin sur les questions climatiques ». Selon Le Corre, on ne saurait non plus passer sous silence les visites du ministre de l’Économie en Inde, au Japon et en Corée du Sud, autant de pays qui ont tissé des relations plus étroites avec la France sous la présidence Hollande.

Pour d’autres observateurs et acteurs français en Asie, Emmanuel Macron aurait dû néanmoins donner un signal majeur tout de suite après son élection. David Baverez par exemple, un investisseur basé à Hong Kong et auteur de Paris Pékin Express, la nouvelle Chine expliquée au futur Président (Bourin, 2017) implorait même le Président d’accorder dès le départ la priorité à Pékin plutôt qu’à Berlin ou Bamako. Dans une interview à Capital, dès le mois d’avril il confiait : « Il est urgent d’aller voir les Chinois pour leur assurer que la France va enfin se réformer et qu’elle s’inscrit dans une Europe forte. » Ce discours-là n’est pas très différent de celui qu’a tenu plus tard Emmanuel Macron face à Xi Jinping, fût-ce en marge du G20, mais, vu de Paris, l’urgence était au lien avec l’Allemagne et au front antiterroriste. Le mois dernier, dans une interview accordée au site Asialyst, David Baverez récidivait dans son exigence de voir le Président s’envoler pour Pékin : « Jusqu’à présent, force est de reconnaître que la stratégie diplomatique française vis-à-vis de la Chine brille surtout par son absence ! Il y a en réalité, potentiellement, un boulevard pour Emmanuel Macron ! Le problème tient au fait que sa peur d’affronter Xi Jinping à domicile trahit son ignorance de ce qui s’annonce comme la première puissance économique mondiale du siècle. »

À l’Élysée, on soutient cependant que « la France a déjà initié son pivot vers l’Asie, avec un réinvestissement sous François Hollande illustré par de nombreuses visites de Laurent Fabius sur place ». Un officiel au cœur du dossier mentionne l’accélération des relations bilatérales également depuis la signature du contrat Rafale en Inde, qualifié de « game changer », le méga-contrat des sous-marins avec l’Australie et, naturellement, l’apport majeur de la Chine sur le climat lors de la COP21. « Mais c’est clair aussi qu’on change d’époque », ajoute ce responsable. « Xi Jinping, avec la force que lui donne le 19e Congrès du Parti communiste, s’engage dans la gestion du monde et la promotion du multilatéralisme, c’est une opportunité majeure à saisir. Il faut accélérer, non plus sur le plan protocolaire mais sur le fond des sujets. » Selon cette source, Emmanuel Macron a démarré sa séquence Asie immédiatement, en recevant le Premier ministre indien Narendra Modi à Paris trois semaines seulement après son élection. Et de glisser au passage que le Président français, en dehors de ses contacts au G20, s’est entretenu depuis deux fois au téléphone avec  Xi Jinping  qui, pourtant, « n’a pas l’habitude de ce genre de proximité ».

Emmanuel Macron et le Premier ministre indien, Narendra Modi

Sur le fond précisément, la cellule diplomatique de l’Élysée met en avant pour l’Asie le même triptyque qui sert de marqueur à la diplomatie du Président en général : défense (et sécurité), développement (et économie) et diplomatie (sous-entendu d’influence). Sur les questions stratégiques, finement entremêlées avec les ventes d’armes, le projet global d’Emmanuel Macron est de « consolider les partenariats stratégiques avec l’Australie, l’Inde et la Malaisie », dit-on dans son entourage. Comme l’avait noté Valérie Niquet de la Fondation pour la recherche stratégique, le candidat d’En Marche ! avait  mentionné l’Inde pendant sa campagne en la qualifiant de « premier partenaire stratégique ». Et il est évident qu’en désignant l’Australie et la Malaisie (premier client en équipements militaires de la France en Asie), l’Élysée reprend à son compte les approches et les succès d’exportateur de Jean-Yves Le Drian lors de son mandat au ministère de la Défense. Cela n’interdit pas d’évoquer le géant chinois, surtout depuis que Donald Trump a refusé de se laisser convaincre par Emmanuel Macron et Angela Merkel au G7 de Taormina sur la question du réchauffement climatique. « La Chine est désormais notre grande alliée sur ce sujet », confirme un conseiller élyséen.

Une classe moyenne qui compte 200 à 300 millions d’individus

Sur le plan économique, la France mise sur les besoins de la Chine en termes de qualité de vie, de santé publique, d’alimentation, de vieillissement et de développement urbain soutenable. Un diplomate rappelle à ce sujet qu’en 2016, sur le plan des investissements, la France a investi 23 milliards d’euros en Chine avec 600 000 emplois créés et pas loin de 20 milliards en Inde. « Ce sont des marchés qui, compte tenu de la nature des pouvoirs publics, ont besoin pour les investissements de nos entreprises d’un appui politique solide, et pas seulement pour les grands contrats », confie cette source diplomatique. « Il faut bien comprendre que la Chine a réussi à faire croître de façon gigantesque sa classe moyenne qui compte aujourd’hui 200 à 300 millions d’individus alors qu’en Inde c’est déjà 100 millions. »

Reste le soft power français. Comment continuer à rayonner et donner l’envie de France ? Notre pays n’est pas défavorisé de ce point de vue et continue de bénéficier d’une excellente image de marque. « La marque France doit s’illustrer aussi dans le sport, le tourisme et la protection de l’environnement et du patrimoine », ajoute un responsable. Sans oublier l’éducation et la mobilité étudiante alors que la France accueille déjà 35 000 étudiants chinois.

Agir vite, en profiter, fenêtre de tir : les expressions ne manquent pas pour tenter d’illustrer une détermination et une volonté de s’investir. D’autant que l’élection du président Macron a bluffé pas mal de dirigeants asiatiques qui souhaitent aujourd’hui vérifier ce qui se cache derrière ce phénomène. « L’élection du Président a été très suivie en Asie, insiste un conseiller, c’est un phénomène qui dure et intrigue. Lorsqu’il est sorti de ses éléments de langage en recevant les hommes d’affaires chinois à l’Élysée, ils ont aimé son discours cash sur la civilisation, le multilatéralisme et la protection des investissements stratégiques. »

Indiscutablement, il y a donc un projet rationnel de faire plus et sans doute mieux. Mais est-ce pour autant une stratégie ? Est-ce une vision à long terme ? Peut-on vraiment comparer cette volonté de doper les investissements et de faire rayonner davantage l’influence tricolore avec le fameux pivot vers l’Asie de la présidence Obama ? Pas vraiment. D’abord parce que la géographie et la géopolitique françaises ne sont pas du même ordre. Barack Obama avait compris que l’avenir de l’Amérique était en Asie d’un point de vue commercial, certes, mais surtout sur le plan géo­stratégique, avec la nécessité de nouer des alliances fortes au-delà des partenariats traditionnels avec le Japon et la Corée du Sud pour pouvoir contenir les tentations hégémoniques de la Chine. Si Donald Trump a vite fait de dénoncer l’accord de libre-échange transpacifique, il a tenté, même tardivement et maladroitement, de rassurer ses alliés à Tokyo et Séoul. Mais sans pour autant accorder à l’Asie la place qui lui revient. Lors des sommets de la mi-­novembre de l’APEC et de l’ASEAN, le Président américain a déçu ses interlocuteurs par son langage exclusivement protectionniste et par son ton va-t-en-guerre vis-à-vis de la Corée du Nord et de la Chine. Dans ce contexte, il y a peut-être pour la France, pilier européen et puissance militaire au sein de la zone Pacifique, grâce à la Nouvelle-Calédonie et la Polynésie,  une place à prendre.

Certes, comme le confie un expert gou­vernemental, « notre mission militaire principale est de contribuer à faire respecter le droit maritime et la liberté de navigation, mais les différends terri­toriaux dans cette région ne nous concernent pas directement, ils doivent être réglés par le droit international ». Autrement dit, l’idée n’est pas de rajouter de la tension dans une période et un espace de confrontation où le moindre geste peut être sur-interprété. « La France veut jouer un rôle stabilisateur dans cette partie du monde. Notre alliance avec l’Australie et l’Inde est forte et nous dialoguons avec la Chine dans le cadre de nos responsabilités au Conseil de sécurité », poursuit cette source. Notamment sur le dossier très inquiétant de la Corée du Nord mais également sur la Birmanie comme l’a prouvé une déclaration conjointe d’inspiration franco-britannique des quinze pays membres du Conseil, c’est-à-dire avec l’aval de la Chine, condamnant le régime de Rangoon pour sa gestion de la crise des Rohinghas. « La Chine s’affirme et ce serait dérisoire de s’en inquiéter », plaide-t-on dans l’entourage du chef de l’État. « Les Chinois ont un budget militaire impressionnant, leurs nouvelles routes de la soie sont une initiative et pas une stratégie. Nous jugerons donc Xi aux résultats. On a besoin de constance et de stabilité pour dialoguer. »

La Chine donc en janvier, et l’Inde en février où Emmanuel Macron se rendra pour inaugurer avec Narendra Modi l’Alliance solaire universelle, afin d’en­cou­rager les pays émergents à miser sur les énergies alternatives. Le Président pourrait ensuite profiter des cérémonies des Jeux olympiques d’hiver en Corée du Sud pour y rencontrer le président Moon. Et ensuite ? Les autorités japonaises font pression pour que le chef de l’État vienne à Tokyo avant de recevoir Shinzo Abe à Paris pour inaugurer ensemble en juin la série d’événements de « Japonismes 2018 ». Emmanuel Macron aura-t-il le temps de programmer également une visite en Asie du Sud-Est d’ici la fin de l’année ? L’Élysée veut intensifier le dialogue et la coopération avec l’Indonésie et la Malaisie, deux grands pays musulmans, et développer les liens déjà existants avec le Vietnam et le Cambodge, pays proches par l’histoire et la francophonie. Sans négliger Singapour qui présidera l’ASEAN en 2018. Bref, un programme qui devrait permettre à Emmanuel Macron d’imprimer sa marque personnelle sur cette région. « Il lit beaucoup de livres sur ce continent et demande parfois à rencontrer les auteurs », confesse-t-on dans son entourage. De quoi aider peut-être à bâtir une stratégie.

LES YEUX ET LES OREILLES DE LA FRANCE EN ASIE

Laurent Pic, Alexandre Ziegler et Jean-Maurice Ripert

À l’Élysée, comme à Matignon et au Quai d’Orsay, le gouvernement de la République dispose de conseillers et d’émissaires dotés d’une solide expérience sur le continent asiatique

Au Palais, bien que le conseiller diplomatique et sherpa du Président, Philippe Etienne, possède un profil très européen après avoir été longtemps en poste à Bruxelles et Berlin, la conseillère chargée de l’Asie a été formée par Paul Jean-Ortiz, le premier chef de la cellule diplomatique de l’Élysée. Normalienne, énarque, Alice Rufo a tout appris de celui qui fut l’un des meilleurs sinologues du Quai d’Orsay. Paul Jean-Ortiz a commencé sa carrière à Pékin puis à Canton avant de la poursuivre à Hanoï puis à nouveau en Chine avant de prendre la tête de la direction d’Asie. Dès le début de la présidence Hollande jusqu’à son décès en 2014, il a initié Alice Rufo aux subtilités et aux stratégies des nations émergentes en Asie ainsi qu’à la politique chinoise. De visite en sommet, il lui a fait découvrir les débats qui agitent les opinions publiques et les sociétés civiles en Asie. Alice Rufo prépare aujourd’hui dans les moindres détails la première visite d’Emmanuel Macron en Chine.

À Matignon, le conseiller diplomatique du Premier ministre Édouard Philippe, n’est autre que l’ancien directeur d’Asie du Quai, Emmanuel Lenain. Le Premier ministre a été le maire du Havre, ville jumelée avec Dalian dans la province chi­noise du Liaoning sur le golfe de Corée. Le port du Havre est également très tourné vers l’Asie et c’est dans cette ville que Sciences-Po a installé son campus spécialisé sur le monde asiatique. Emmanuel Lenain maîtrise le chinois, tout comme son épouse et ses enfants. Enarque, il a également conseillé Dominique de Villepin avant de servir en Chine en tant que consul général à Shanghai, un poste d’observation majeur pour la diplomatie économique de la France. Il s’est beaucoup impliqué dans la création récente des Young Leaders franco-chinois, un programme identique à celui initié par la French American Foundation sous la présidence de Valery Giscard d’Estaing à destination des jeunes élites des deux pays.

Au Quai d’Orsay, le nouveau secrétaire général du ministère, véritable vice-ministre par les pouvoirs qu’il détient, est un amoureux de l’Asie. Il a commencé sa carrière en Inde avant de devenir l’un des artisans de la politique étrangère du président Chirac. D’abord comme directeur du cabinet du Premier ministre Alain Juppé dont il avait été l’un des lieutenants au Quai pendant la cohabitation Balladur-Mitterrand, puis comme ambassadeur au Japon (le pays d’Asie avec lequel Jacques Chirac entretient une relation passionnée) avant de devenir son sherpa à l’Élysée. La légende veut que ses télégrammes de Tokyo contenaient également les résultats hebdomadaires des compétitions de sumo dont le Président suivait attentivement l’évo­lution. Ambassadeur en Chine par la suite, Maurice Gourdault-Montagne connait cette région du monde suffisamment pour continuer de prodiguer ses conseils aux décideurs du monde politique et économique.

Au cabinet de Jean-Yves Le Drian, les affaires stratégiques sont suivies par son conseiller spécial Jean-Claude-Mallet, un proche de la communauté du renseignement et spécialiste des questions géopolitiques. Le continent asiatique est traité par Myriam Pavageau, une jeune diplomate passée par Pékin et qui maîtrise également les questions de sécurité, notamment celle de la prolifération nucléaire. La direction d’Asie est tenue par Thierry Mathou, ancien ambassadeur aux Philippines et en Birmanie (où il a suivi le dossier sensible de l’ascension vers le pouvoir d’Aung San Suu Kyi et de ses relations avec les militaires), et familier des postes de Pékin et Shanghai où il a passé en tout près de sept ans.

Dans les capitales de deux grandes nations d’Asie, la France dispose enfin de deux ambassadeurs qui ont en commun d’avoir dirigé le cabinet du ministre des Affaires étrangères, autrement dit avec une expérience et une surface politique qui leur donnent plus de poids dans le relais des politiques mises en œuvre par l’Élysée et Matignon. C’est le cas depuis 2016 d’Alexandre Ziegler en Inde après avoir dirigé l’équipe de Laurent Fabius au Quai. Ce dernier, notamment en Chine et en Inde, aura été l’artisan d’un renforcement de la relation franco-asiatique. Laurent Pic, lui, vient d’arriver à Tokyo, après avoir été le patron des conseillers de Jean-Marc Ayrault au Quai d’Orsay. Au Japon, il souhaite favoriser une relation active entre Emmanuel Macron et Shinzo Abe, avec peut-être même une visite du premier sur l’archipel avant l’inauguration de « Japonismes 2018 » en France à partir de l’été pour célébrer le 160e anniversaire de la relation diplomatique franco-japonaise.

Quant à Jean-Maurice Ripert, installé à Pékin depuis l’été dernier, en provenance de Moscou, et qui fut un proche collaborateur de Bernard Kouchner, son expérience du multilatéralisme aux Nations Unies où il a représenté la France est utile aujourd’hui en Chine où le pouvoir de Xi Jinping défie les États-Unis sur cette thématique d’une mon­dia­lisation régulée.

LE MONSIEUR CHINE DE L’ASSEMBLÉE

Buon Tan, député LREM élu en juin dernier, préside aujourd’hui le groupe d’amitié France-Chine de l’Assemblée nationale et se démène pour que la France soit encore plus présente en Asie.

Il y a des destins qui peuvent susciter admiration  ou jalousie mais rarement l’indifférence. Voici un homme qui aurait pu finir esclave endoctriné des Khmers rouges, noyé dans le Mékong ou éternel demandeur d’asile à Saïgon. Une bonne partie de la famille de Buon Tan, originaire de la province chinoise du Guandong, a péri brûlée vive lors de la conquête de Phnom Penh par les pyjamas noirs de Pol Pot. L’autre a survécu en choisissant la fuite, le transit au Vietnam puis l’exil en France. À Tours puis dans le 13e arrondissement de Paris, havre de la communauté asiatique dans la capitale, Buon Tan a grandi sur les traces de son père, fondateur de l’Empire des Thés. Expert en logiciels informatiques, il a fait profiter l’entreprise familiale mais s’est aussi investi au service des familles chinoises, vietnamiennes et cambodgiennes du Chinatown parisien. Pilier du secteur asso­ciatif communautaire, il a fini par se présenter au suffrage, d’abord à la mairie du 13e puis au Conseil de Paris. C’est à cette époque que l’exécutif et les entreprises font appel à lui pour bénéficier de sa connaissance de la région mais surtout de son carnet d’adresses. Buon Tan a ainsi accompagné le président Hollande en Chine deux fois ainsi que les premiers ministres Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls mais aussi Mathias Fekl ou Fleur Pellerin, avec, à chaque fois, bon nombre de chefs d’entreprises dans la délégation.

Est-il convaincu que la France n’en fait pas assez en Asie ? Bien sûr. Lors d’une rencontre avec L’Hémicycle le mois dernier, Buon Tan a malgré tout placé un espoir raisonnable dans la présidence Macron. « Il y a un cap Macron sur l’Asie », nous dit-il avant de préciser qu’il a été consulté à plusieurs reprises par les équipes du Quai d’Orsay et de l’Élysée. « Bien sûr j’aurai préféré que le Président se rende en Chine dès l’automne mais l’actualité internationale et l’agenda en ont décidé autrement. »

Ni de droite, ni de gauche, Buon Tan confesse avoir encore moins d’idéologie en ce qui concerne la relation à avoir avec la Chine. « Il y a aujourd’hui plus de Français en Chine qu’il n’y en avait lorsque la France occupait Shanghai ! », plaisante-t-il. « Nous avons du travail pour 20 ans si l’on veut développer nos activités et nos investissements sur place. La Chine n’a pas oublié que nous avons été les premiers à la reconnaitre en 1964 et notre image est incroyable sur place.  »

S’il s’est fait élire député puis président du groupe d’amitié France-Chine de l’Assemblée, c’est bien pour devenir le guide de ses collègues parlementaires dans leur apprentissage et leur compréhension du monde chinois. Non seulement, il croit à la diplomatie des élus mais aussi aux bénéfices de la présence et des rencontres répétées, à la politique du réseau. Il envisage d’ailleurs de faire venir auprès de la centaine de membres de son groupe d’amitié des chercheurs, des intellectuels et des artistes pour approfondir cette connaissance mutuelle entre les élites françaises et chinoises. Ce qui n’a pas échappé, naturellement, aux autorités de Pékin. N’est-ce pas l’agence officielle Chine Nouvelle qui s’enthousiasmait pendant la campagne législative de voir progresser ce candidat « très concerné par le développement des relations franco-­chinoises » qui « s’il est élu, profitera pleinement de cette plateforme de l’Assemblée pour promouvoir davantage l’amitié et la coopération entre la France et la Chine » ? L’agence de presse notait également déjà avec intérêt qu’en cas de victoire, Buon Tan proposerait « d’ouvrir des cours de chinois dans les écoles en France ». « Il faut éviter le risque de la complaisance avec la Chine », rétorque a posteriori le député. « Et ma ligne rouge sera de ne jamais aller au-delà de la ligne du Quai d’Orsay en la matière, de ne pas me substituer au travail de l’État. » Ce qui laisse de la marge…

Écrit par

François Clemenceau

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