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COP 21 : les États sous la pression des villes

[caption id="attachment_4916" align="alignnone" width="600"]photo : Jonathann Gricourt photo : Jonathann Gricourt[/caption] En décembre prochain, se tiendra à Paris la 21e conférence des parties de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (Cop 21). Un rendez-vous qui s’annonce crucial tant les précédentes éditions ont été décevantes. Face à l’incapacité actuelle des États à aboutir à un accord ambitieux, les villes s’émancipent et entendent peser fortement sur les négociations à venir. À six mois de la conférence mondiale sur le climat à Paris, le cap politique est fixé, maintes fois rappelé par Ségolène Royal. En tant que pays hôte, la France se veut et se doit d’être « exemplaire chez elle pour convaincre et entraîner ». François Hollande parle, lui, d’une « responsabilité historique », tandis que Laurent Fabius, futur président de la Conférence des parties 21, évoque une « course de vitesse » face à « un dérèglement climatique manifeste ». Derrière les mots, un enjeu de taille : aboutir enfin à un accord international, juridiquement contraignant, qui maintiendrait le réchauffement climatique sous les 2 °C. Dans cette optique, la France entend accueillir les 194 pays invités avec une « histoire positive », comme le souligne le sénateur EELV Ronan Dantec. « Notre rôle en décembre prochain est loin d’être anodin, nous devons éloigner le spectre du climato-fatalisme en enclenchant d’emblée une dynamique. » Or, pour incarner cette transition énergétique en marche, et donc se prévaloir de résultats probants, le gouvernement ne cesse d’en appeler aux collectivités territoriales. Le 20 avril dernier, lors de la réunion des lauréats des territoires à énergie positive, était ainsi annoncée à l’Élysée la création d’un « compteur des engagements », censé valoriser la mobilisation des élus locaux en décembre prochain. « Pendant que vous discutez, nous on fait ! » Les collectivités territoriales, rouages essentiels de la transition énergétique ? Ce n’est pas Ronan Dantec qui dira le contraire. Coauteur d’un rapport parlementaire appelant à une meilleure intégration des collectives locales dans les négociations internationales sur le climat, son point de vue se veut tranché sur la question : « Sans réelle implication des gouvernements locaux, les États peuvent faire une croix sur l’objectif annoncé et envisager d’emblée un réchauffement de 3 °C. » Le fait est, les chiffres étayent l’hypothèse et placent les villes en première ligne de la lutte contre le réchauffement climatique. Elles sont en effet responsables de 60 % des émissions de gaz à effet de serre. Un taux qui devrait monter à 75 % en 2030, quand près des deux tiers de la population mondiale vivront en milieu urbain. Principales émettrices certes, mais aussi premières victimes, comme le prouvent les exemples des villes de Vancouver, Shangai ou Lagos, menacées par une montée des eaux. Concentration démographique, surconsommation des ressources naturelles, pollution de l’air, complexité du traitement des eaux et des déchets… En prise directe avec ces problématiques, les grandes agglomérations auraient donc mesuré l’étendue des défis écologiques un peu plus rapidement que les États. Et auraient ainsi un coup d’avance. C’est l’avis de Célia Blauel, adjointe au maire de Paris, en charge des questions relatives à l’environnement et au développement durable. Elle a beau jeu de souligner, ici, l’existence de nombreux réseaux de coopération entre les villes, et ce, malgré leur concurrence. Démarche d’autant plus vertueuse qu’au cours des dernières conférences climat, les États ont peiné à s’entendre sur des accords a minima. « En filigrane, il y a effectivement ce message : “Pendant que vous discutez, nous, on fait !” », reconnaît l’élue francilienne. Couvrant un très large panel de villes dans le monde, quatre grands organismes internationaux sont donc particulièrement actifs : le CGLU (Cités et Gouvernements locaux unis), l’ICLEI (Conseil international pour les initiatives écologiques locales), l’association européenne Energy Cities et le C40. À leur actif : partage d’expériences, transfert de compétences, réflexion et approche communes des grands dossiers, mais également, lobbying. Ce que l’on appelle la diplomatie des villes. Car, ces dernières – et ce sera là un autre enjeu de la Cop 21 – ne veulent plus être les simples réceptrices des décisions actées par leur gouvernement. Les échecs des précédentes Cop ont renforcé leur rôle et elles entendent désormais jouer leur propre partition dans le concert des nations. Du moins, s’y essayer… Les villes à l’ordre du jour de la Cop 21 En cela, leurs appels se font de plus en plus pressants, les événements consacrant leur émancipation de plus en plus nombreux. Parmi ceux-là, la conférence tenue le 26 mars dernier à Paris : pas moins de 30 villes françaises et européennes qui revendiquent leur rôle « central » dans la lutte contre le dérèglement climatique et s’engagent à réduire d’au moins 40 % leurs émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030. Trois mois avant, la capitale française, associée cette fois aux grands réseaux mondiaux des villes et gouvernements locaux, réclamait l’organisation d’un “Cities day” sur le site des Nations unies au Bourget. Une demande qui, selon toute probabilité, devrait être consentie par l’ONU. Autre exemple encore, le sommet Climat et Territoires prévu début juillet à Lyon. 800 acteurs non étatiques sont attendus, dont de nombreux élus locaux issus de tous les pays. Le but, comme le souligne Ronan Dantec, par ailleurs porte-parole du CGLU, est de formuler, dans la perspective de la Cop 21, « des propositions concrètes mettant pleinement les collectivités en situation d’agir ». Enfin, à quelques semaines du grand rendez-vous diplomatique, ce sera au tour de l’Association des maires de France (AMF) d’y consacrer une grande partie de son congrès et ainsi de faire entendre ses engagements comme ses doléances. Peser sur les tractations de décembre prochain, à défaut d’y participer, là est donc tout l’enjeu pour les villes et les autres collectivités territoriales. Si leurs représentants sont reconnus par l’ONU, et donc habilités à suivre les négociations et intervenir en séance plénière, ils n’ont pas voix au chapitre au moment de prendre les décisions. Nombre de pays européens ont beau accueillir plutôt favorablement l’idée de les inviter à la table des négociations, il est peu probable qu’une résolution en ce sens soit prise à Paris. Aussi, tant Célia Blauel que Ronan Dantec ne se font-ils guère d’illusions, bien trop de gouvernements sont encore rétifs à une plus vaste décentralisation démocratique. En lieu et place, les villes seront particulièrement visibles en périphérie de l’événement, et notamment lors du Sommet des gouvernements locaux pour le climat. Organisé au Petit Palais, ce dernier a pour ambition de réunir plus de 1 000 élus locaux et de rédiger une déclaration commune à l’attention des chefs d’État, siégeant quelques kilomètres plus loin, au Bourget. Face à l’ampleur de cette mobilisation, la situation commencerait donc à évoluer vers une meilleure reconnaissance des acteurs locaux. L’adjointe d’Anne Hidalgo veut y croire et voit dans la mise en place de l’Agenda des solutions, décidée lors de la Cop 20 de Lima, un signe des plus positifs. Outre cette vitrine offerte aux bonnes pratiques issues des collectivités, l’invitation de Ban Ki-moon faite aux maires des grandes métropoles lors du Sommet mondial sur le climat de septembre 2014 serait également une avancée. « Même si l’ONU a ses rigidités, cela s’améliore. Les prémices sont là. Tout le monde prend conscience que pour avancer, les négociations à l’ancienne, n’impliquant que les États, ne suffisent plus », se félicite Célia Blauel. Les élus face à une « révolution culturelle » Circonscris à l’Hexagone, des motifs de satisfaction existent-ils également ? En charge des questions d’environnement au bureau de l’AMF, le député-maire UMP de Bonneville, Martial Saddier, reconnaît une prise en compte accrue des questions écologiques à l’échelle locale. Une gageure tant la loi de transition énergétique pour la croissance verte va entraîner, aux dires de Ronan Dantec, une « réelle révolution culturelle » pour les élus. « Les objectifs fixés de diminution de gaz à effet de serre restent ambitieux. À eux d’en prendre désormais totalement la mesure. Ils disposent des services de l’État pour y parvenir, d’une boîte à outils conséquente. Et nous ne verrons vraiment que dans quatre ou cinq ans ce qu’il manque dans celle-ci », précise-t-il. Sur ce point, Martial Saddier ne partage pas son optimisme. Lui ne cache pas son inquiétude, en particulier d’un point de vue budgétaire. « Avec 30 % de dotations publiques en moins sur trois ans, je ne vois pas comment les édiles vont pouvoir faire face aux défis posés et disposer d’une quelconque marge de manœuvre dans la lutte contre le réchauffement climatique. Cette saignée budgétaire est d’autant plus étouffante qu’en parallèle, l’État se décharge d’un nombre croissant de responsabilités sur les collectivités », peste-t-il. Un point sur lequel le rejoint en partie Célia Blauel : « Dans une ville comme Paris, les moyens sont conséquents et nous pouvons agir. Mais qu’en est-il d’un maire d’une commune de 2 000 habitants ? La question va se poser fortement. » À leurs yeux, le fonds spécial pour la transition énergétique, doté de 1,5 milliard d’euros sur trois ans, demeure donc insuffisant. « En tant qu’élus, nous voulons toujours plus, argue Célia Blauel. Pour mener pleinement la transition énergétique, nos besoins en termes d’investissements publics sont immenses, sensiblement du même ordre que ceux réalisés lors des Trente Glorieuses. » Plus que les aides directes, qu’il estime déjà signifiantes, Ronan Dantec suggère quant à lui qu’il faudrait faciliter l’accès à des emprunts bancaires à taux modérés pour les communes. Au-delà des chiffres, tous attendent du gouvernement qu’il leur laisse davantage les coudées franches. Et la Cop 21 est l’occasion idoine pour le sensibiliser sur la question. En matière de développement durable, qui des villes ou de l’État doit insuffler une dynamique nationale ? Le sujet est notamment là. Les maires, dans leur majorité, appellent de leurs vœux une décentralisation accrue, matérialisée par des évaluations de la législation. « Sur le plan administratif, l’objectif de simpli­fication va rarement au-delà des mots », déplore ainsi Martial ­Saddier. Célia Blauel affirme aussi ressentir « les limites d’un cadre législatif contraignant » : « Deux exemples probants, le fait que les collectivités n’aient pas droit au même taux d’endettement sur l’investissement que le privé, ce qui freine nos opérations de rénovation thermique ; et le développement des énergies renouvelables qui se heurte au monopole historique d’EDF sur les concessions de réseaux. » À l’occasion de la conférence de Paris, les élus aspirent donc à accélérer le mouvement, et ce, aussi bien pour des raisons de santé publique qu’économiques. Car qui dit croissance verte, dit création d’emplois. Facteur non négligeable en période de fort chômage, d’autant plus que ces métiers sont généralement “territorialisés”, et donc à l’abri de toute délocalisation. Une transition énergétique aux bienfaits quasi instantanés ? Une dernière fois, Célia Blauel prêche avec ferveur pour sa paroisse : « Lorsqu’on fait de la politique publique, que l’on construit une école ou un équipement sportif, on ne s’attend pas à un retour sur investissement. Or, pour ce qui est du climat, c’est le cas. Et c’est inédit. Ce sont des investissements durables. Aux dirigeants présents à la Cop 21 d’en prendre pleinement conscience ! » Lire l'interview d'Éric Piolle, maire de Grenoble : « C’est à l’échelle locale que les leviers d’action contre le réchauffement climatique sont les plus forts »  

Écrit par

Vincent Berthe

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