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Cultures

23 février 2018

Découvrez Quiriny

Le bloc-notes de Benoît Duteurtre

Il paraît qu’il vit à Dijon, qu’il a 39 ans, qu’il est Docteur en droit. J’ignore tout de lui mais je sais que Bernard Quiriny est un écrivain d’exception. La parution de ses livres est toujours une fête : l’assurance de se laisser emporter par la lecture ; mais aussi la promesse de découvrir un texte singulier, répondant au scrupule flaubertien de se renouveler toujours. Capable de décrire des tribus bizarres, des pays imaginaires ou des listes extravagantes (Une collection très particulière), de dépeindre le tableau d’un empire féministe (Les Assoiffées) ou celui d’une petite localité en autarcie (Le Village évanoui), Quiriny montre, d’un livre à l’autre, un mélange d’imagination puissante (on l’a comparé à Marcel Aymé), de raffinement stylistique (on songe à Borgès ou à Henri de Régnier, auquel il a consacré une monographie), en même temps que d’humour et de clarté.

Son huitième livre, L’Affaire Mayerling, (Payot & Rivages) est un chef d’œuvre. On se demande d’abord comment il va s’en sortir, tant le projet pourrait paraître systématique : raconter la construction d’une résidence de standing puis la vie de ses occupants. Perec l’avait fait à sa façon dans La Vie mode d’emploi. Chez Quiriny, le jeu conserve d’un bout à l’autre un esprit ludique d’une merveilleuse légèreté. On se laisse prendre d’emblée par l’ironie du regard quand le narrateur et son complice, « Braque », se livrent à quelques réflexions sur l’immobilier urbain, ses noms stéréotypés (« Résidence la Garenne », « Clos Renan ») et autres « jardins arborés ». Après quoi nous découvrons les futurs habitants de la résidence Mayerling dont les destins vont former autant de lignes entrecroisées : Vincent et Valérie Lemoine, un jeune couple d’amoureux ; M. Paul qui espère trouver un appartement calme et reposant, et beaucoup d’autres dont l’emménagement va se transformer en cauchemar. Car la résidence Mayerling semble nourrir des forces défavorables à ses habitants. Décrivant leurs mésaventures, étudiant l’évolution de leur poids ou les rapports d’un psychiatre, Quiriny est virtuose du mélange de registres. Mais la mécanique du dérèglement engendre surtout des scènes hilarantes : qu’il s’agisse des tentatives de M. Dubois pour entrer dans un garage trop petit pour sa voiture, de la vielle et digne Mme Camy qui dès son arrivée dans l’immeuble se transforme en nymphomane, de l’appartement des Lequennec caractérisé par son eau poisseuse et ses remontées dans les toilettes ; ou encore du couple de Vincent et Valérie qui ne retrouve son amour que lorsqu’il s’éloigne du Mayerling...

On pourra discerner entre les lignes une critique des arnaques immobilières, parfaits symptômes du monde contemporain. Mais, surtout, on jubile et on frémit à la découverte du microcosme dément que l’auteur met en place. On goûte aussi la tournure de chaque phrase, comme ces façons faussement naïves d’interpeller le lecteur(« ce qu’ils firent de la nuit suivante ne nous regarde pas... »). L’écriture est subtile, mais jamais au détriment de la limpidité ou de la concision du récit : qualités qu’on qualifiait autrefois de très françaises et que Bernard Quiriny – quoique belge de naissance – porte ici au sommet.

RELIRE ANATOLE FRANCE

Cet art de la clarté, de l’ironie et du « rien de trop » célébré par La Fontaine, je le retrouve aussi depuis quelques mois, au gré de mes séjours à la campagne, en me plongeant dans les romans d’Anatole France. C’est l’avantage des vieilles bibliothèques de famille où j’avais remarqué, depuis longtemps déjà, vingt-cinq grands volumes qui rassemblent l’œuvre intégral de cet écrivain considéré, dans les années 1900, comme le plus grand auteur français... avant de disparaître quasiment des mémoires.

En 1915, dans Ceux de chez nous, Sacha Guitry l’avait choisi pour figurer à côté de Monet, Renoir ou Rodin parmi les gloires nationales. Aujourd’hui, son œuvre semble se résumer à un titre : Les Dieux ont soif, seul roman passé à la postérité (en France, et plus encore à l’étranger si j’en crois Milan Kundera qui m’assure du prestige intact d’Anatole France dans la Tchécoslovaquie de sa jeunesse). Ce roman jette sur la Révolution un regard distancié, sans lyrisme, témoignant des paradoxes de l’Histoire où les bons et les méchants ne sont pas faciles à distinguer. L’écriture est économe, limpide, à une époque ou le mot d’ordre littéraire était plutôt de bouleverser le langage.

Quelques années plus tard, les surréalistes allaient vouer une véritable haine à cet écrivain coupable d’innombrables fautes : celle d’être un aîné glorieux dont il faut se débarrasser, mais aussi d’être ironique et rationnel quand l’heure était à l’étrange, au rêve, au lyrisme sombre inspiré par Rimbaud ou Lautréamont. France avait le tort de représenter, jusque par son nom, un esprit de mesure et d’élégante insolence, quand Breton et Aragon exploraient les pulsions profondes, les visions hallucinées, bref, toute une esthétique tournée d’avantage vers l’Allemagne romantique que vers la clarté française ! Ils allèrent jusqu’à cracher sur la tombe d’Anatole – geste d’autant plus regrettable que ces auteurs « progressistes » auraient pu aimer ce dreyfusard, anticlérical, libertaire à sa façon... mais dont l’esthétique littéraire leur faisait horreur.

L’histoire a retenu cet épisode et répandu l’idée que France n’était qu’un romancier académique, sans que nul ne prenne la peine de rouvrir ses livres. Seul mon goût pour le présence des animaux dans la littérature m’a conduit par hasard à ressortir d’abord un tout petit texte : Les Pensées de Riquet – autrement dit les pensées d’un chien dans une famille de français moyens. De là je suis remonté au roman Histoire contemporaine, une fresque en quatre parties qui raconte la France des années 1900 à travers un professeur, sa femme, sa fille, et quantité d’histoires parisiennes et provinciales sur fond d’affaire Dreyfus.

C’est merveilleusement écrit, clair, efficace. Mais qu’on n’imagine pas France enfermé dans ce registre : je m’en suis avisé en lisant son dernier grand livre, La Révolte des anges qui s’aventure du côté de la fantaisie pure, en plaçant au cœur de l’intrigue un groupe d’anges gardiens révoltés contre Dieu et qui ont choisi de prendre une apparence humaine... Ce grand écrivain étant tombé dans le domaine public, ses livres ont fait l’objet de quelques rééditions que je ne saurais trop recommander.

Photo de B. Quiriny : J. Faure / Leextra

Écrit par

Benoît Duteurtre

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