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Cultures

25 juin 2018

Paris, les urnes contre la rue : les élections législatives de juin 1968

Quelles représentations les professions de foi des élections législatives de juin 1968 donnent-elles de Mai 68 ? Par Madani Cheurfa et Odile Gaultier-Voituriez, du centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof).

« La révolution de mai a sauvé la majorité », Alain Lancelot évoque[1] en ces termes l’issue des élections législatives des 23 et 30 juin 1968. De manière plus explicite, les événements de mai 1968, appelés à l’époque les « événements de mai », devenus ensuite « Mai 68 », ont provoqué une mobilisation électorale grâce à laquelle la courte majorité gaulliste sortante élue en 1967 s’est trouvée renforcée dans la nouvelle législature.

Les élections législatives des 23 et 30 juin 1968 sont convoquées après la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée par Charles de Gaulle, président de la République, le 30 mai 1968. Si les candidats disposent de moins de trois semaines pour faire campagne, leurs arguments sont néanmoins prêts. Ils se résument à être favorable ou hostile aux événements de mai et à être pour ou contre le régime du Général de Gaulle.

Cette campagne législative de juin 1968 est un moment intense de discussions, de polémiques et de controverses sur les événements de mai. La lecture des professions de foi des candidats permet de comprendre comment ces événements ont été évoqués et qualifiés ou disqualifiés. Quels termes ont été employés ? Selon quels registres ? Pour y répondre, un travail peut être effectué sur la façon dont les acteurs et les contemporains de ces événements les ont nommés. Autobiographies, tracts, images et sons ont servi à la documentation des événements de Mai 68. On pourrait y ajouter les professions de foi en les considérant comme une représentation du monde, celle du candidat, qu’il entend partager avec ses électeurs potentiels. Quelles représentations les professions de foi des élections législatives de juin 1968 donnent-elles de Mai 68 ? Lieu des événements, Paris constitue un terrain privilégié pour l’étude des événements de Mai 68 saisis par les professions de foi de juin 1968. Nous avons choisi ici de retenir quelques circonscriptions de la capitale, selon plusieurs critères : avoir connu les barricades; présenter des candidats qui soient des ministres gaullistes en fonction et des députés sortants communistes ; donner une représentation de la variété de la sociologie parisienne. Nous avons retenu la 3e circonscription dans le Ve arrondissement (lieu des événements de Mai), la 2e dans les IIe et IIIe arrondissements (au cœur du changement social parisien), dans trois arrondissements populaires gaullistes (la 16e dans le XIVe) ou communistes (la 27e dans le XVIIIe et la 30e dans le XXe arrondissement).

L’étude des professions de foi est rendue possible grâce à Archelec, la base de données de professions de foi et bulletins de vote des élections législatives françaises de 1958 à 1993 et du matériel électoral de la présidentielle de 1965 à 2012, conservé par le Centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof) et numérisé en partenariat avec la bibliothèque de Sciences Po, accessible à tous sur Internet Archive.

Dans le Quartier latin

La 3e circonscription de Paris (Ve arrondissement) a pour candidat gaulliste René Capitant, député sortant et Garde des Sceaux, et son suppléant Jean Tibéri. Dans leur profession de foi, les événements de mai 68 sont décrits comme des « violences inadmissibles », « dont le quartier latin a particulièrement souffert » et qui ont engendré des « dommages considérables » pour le pays. Le document établit le constat que la jeunesse refuse les « structures sociales et les structures universitaires établies ». Il pose finalement la question du choix de l’avenir du pays selon trois réponses : confirmer le régime capitaliste qui est dépassé, choisir le régime communiste qui institue la dictature totalitaire, voter pour la troisième voie de la participation proposée par le Général de Gaulle. La proposition finale de cette profession de foi est de réaliser « Dans l’ordre et la légalité, une véritable révolution sociale ».

Jean-Marie Le Pen est un ancien député du Ve arrondissement. Il se présente sous l’étiquette de candidat national indépendant qui dénonce le fait que « Notre quartier a été le théâtre d’émeutes et d’excès de tout ordre » et qui veut « sauver le pays de la guerre civile ». Il accuse finalement René Capitant d’être le complice des émeutiers, par son inaction notamment.

De son côté, le candidat du PSU, Marc Heurgon, membre du Bureau national du parti, qui soutient ostensiblement les événements du mois de mai, présente un document dont le verso est commun à tous les candidats parisiens de ce parti. Au recto, il présente un argumentaire d’ordre général plutôt qu’une défense de la circonscription, et son propos est plus d’intérêt national que porteur et défenseur des intérêts locaux de la circonscription. La mention de la circonscription n’apparaît d’ailleurs qu’en fin de texte par une simple mention : « Tel est le sens d’une candidature PSU sur le Quartier Latin ».

Le « pouvoir réactionnaire renforcé », « le drapeau noir de l’anarchisme » et « L’entreprise totalitaire »

Dans la 2e circonscription de Paris (IIe et IIIe arrondissements), le député sortant est Jacques Dominati. Au premier tour, sa profession de foi ne comporte pas de référence à la croix de Lorraine ni à l’ « Union pour la défense de la République » mais elle indique la « Défense de la République ». Ce candidat Républicain Indépendant dispose du soutien du Général de Gaulle et évoque une « France dans l’angoisse après des journées dramatiques » où la violence s’est exprimée. Dans une même condamnation, « les drapeaux rouges et noirs » sont associés en tant qu’étendards d’un risque totalitaire. Les promesses du candidat évoquent l’amélioration réelle du sort des travailleurs et, signe du changement social parisien en cours et qui apparaît à l’agenda politique, se concentrent sur les cadres « indispensables à la nation » pour qu’ils « se voient reconnaître la place qui leur est due ».

Le candidat communiste, Hervé Ropert, ouvrier du livre à L’Aurore et secrétaire du Comité du IIe arrondissement du Parti communiste français, est clair dans sa dénonciation des « provocations des groupes gauchistes » : en effet, « Le drapeau de la classe ouvrière, ce n’est pas le drapeau noir de l’anarchisme ». Le candidat du PSU, David Weill, avocat et conseiller de Paris, dénonce le régime gaulliste « autoritaire, arbitraire et policier » et qualifie la crise de Mai comme « une colère populaire » qui a procédé par une « démonstration de force, pacifique tant que la police n’a pas cherché à y faire obstacle (…) ».

Au second tour dans la 16e circonscription du XIVe arrondissement de Paris (Plaisance), Christian de la Malène, ministre de la recherche scientifique et des questions atomiques et spatiales, condamne les « fauteurs de violences et de désordres » et appelle à la « mobilisation des démocrates et des républicains ». Le point notable de sa profession de foi est sa condamnation des adeptes « du drapeau rouge sans refuser le drapeau noir », c’est-à-dire du communisme et de l’anarchisme. Il dénonce ainsi le risque d’un pouvoir tyrannique et totalitaire visant une société bureaucratique.

Pierre Albert, secrétaire du Comité du XIVe arrondissement du Parti communiste français (PCF), affronte le ministre en exercice et appelle à « l’union de tous les Républicains contre les dangers d’un pouvoir réactionnaire renforcé ». Sa profession de foi dénonce le pouvoir gaulliste comme réactionnaire et menant une politique anti-sociale contre les intérêts des travailleurs. Son texte s’achève sur une mise en garde contre le « pouvoir absolu du gaullisme ». Le vocabulaire reste axé sur les notions d’absolutisme, d’autorité et de dictature du pouvoir du Général de Gaulle.

La 27e circonscription de Paris correspond à un espace constitué du quartier La Chapelle-Goutte-d’Or et une partie de Clignancourt, dans le XVIIIe arrondissement. Jean Bernasconi y représente l’Union pour la défense de la République. Pour le second tour, sa profession de foi comporte la photographie du candidat et de son suppléant ainsi que celle, en arrière-plan à gauche, du Général de Gaulle, ce qui souligne évidemment le soutien au Général. Les événements de mai 1968 sont indirectement cités : « Bien entendu des réformes sont nécessaires : Se feront-elles par la violence, dans la rue, dans la guerre civile : NON ». Le candidat appelle à la responsabilité des jeunes « Mais qu’ils sachent que la violence, la sauvagerie et la profanation n’ont jamais rien réglé ».

Son adversaire, Louis Baillot, président du Groupe communiste au Conseil de Paris, dénonce le « chantage à la peur » pratiqué par le pouvoir gaulliste. Le candidat, qui bénéficie pour ce second tour du désistement de la FGDS, considère que le « pouvoir autoritaire (est) le grave danger de l’heure », il en appelle ainsi à « barrer la route à la dictature camouflée du parti gaulliste ».

La 30e circonscription de Paris (XXe arrondissement, quartiers de Belleville et Saint-Fargeau) a pour députée sortante Claire Vergnaud, membre du Bureau fédéral de Paris du Parti communiste français. Sa profession de foi reprend, dans sa première moitié, le même modèle que celles des autres candidats communistes précédemment cités. Elle soutient que « Le drapeau de la classe ouvrière, ce n’est pas le drapeau noir de l’anarchisme ». Elle sera battue par Roland Carter. Ce dernier, candidat gaulliste, expose, dans sa profession de foi du premier tour, que : « Depuis un mois la France traverse des jours d’angoisse. La violence a fait rage et n’a pas disparu ». Il s’agit, pour les quartiers du XXe arrondissement, de refuser « l’anarchie, le désordre organisé, et le communisme totalitaire ». Pour cette circonscription populaire, la profession de foi est bien adaptée. A la différence d’autres professions de foi parisiennes de candidats du même mouvement politique, celle de Roland Carter se veut davantage consensuelle et rassembleuse au moyen de formulations comme « Satisfaire les justes revendications, bâtir par la participation de tous les citoyens une société chaque jour plus humaine, plus fraternelle » ou « La victoire de notre union ne peut toutefois être la revanche d’une classe sur une autre », en insistant sur les valeurs de fraternité et d’union.

Un « grand chelem » législatif

Les professions de foi ont montré des représentations du monde et des projets de société radicalement différents. Gaullistes, Communistes et partisans du PSU sont inconciliables, et chacun voit dans les deux autres un ennemi mortel et un danger pour les Français.

En France en général, et à Paris en particulier, les élections législatives de juin 1968 seront très favorables aux Gaullistes. Dans la capitale, les urnes de juin se sont ainsi exprimées contre la rue de mai. Les élections de juin 1968 seront un « grand chelem » à Paris pour la droite. Si, sous la troisième législature (avril 1967-mai 1968), la gauche (PCF, SFIO et divers gauche) détenait huit circonscriptions, la droite (UDVe, Républicains Indépendants et divers droite), en totalisait 23. A l’issue des élections législatives ouvrant la quatrième législature (juillet 1968-avril 1973), la droite (Union pour la défense de la République et Républicains Indépendants) remporte les 31 circonscriptions, réalisant ainsi un grand chelem législatif : Mai 68 a rendu Paris aux Gaullistes.

    [1] Lancelot Alain, « Les élections législatives des 23 et 30 juin 1968 », Projet, n° 28, septembre-octobre 1968, p. 935.

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