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Politiques

22 février 2018

Sonia Krimi : le rêve d’une France de culture

C'est une jeune femme souriante qui nous reçoit dans son bureau de l’Assemblée nationale. Quand on l’interroge sur ces quelques cinq ou six mètres carrés où la députée de La République en marche passe une grande partie de ses journées et de ses nuits, Sonia Krimi, 34 ans, est contente de nous montrer son système de lit encastré dans le mur, qui permet de dormir sur place. Et puis elle montre du doigt les quelques livres qui sont là, dans sa toute petite bibliothèque. On y croise Flaubert, Proust, Céline, ou encore Jane Austen... Immédiatement, le sujet de la lecture la passionne. De sa nouvelle vie de députée de la circonscription de Cherbourg, elle ne regrette qu’une chose : n’avoir plus le temps de lire, et plus le temps de rencontrer des artistes et des intellectuels. Immédiatement aussi, on y perçoit dans cet amour de la culture le lien qui l’unit à son pays d’adoption, la France. Sonia Krimi a grandi entre Tunis, où elle est née et a fait ses études jusqu’à sa maîtrise, et Aïn Draham, la petite ville de ses grands-parents, où elle habitait quatre mois par an. Elle y fréquente la bibliothèque municipale, où il y a peu de livres, si bien qu’elle dit en avoir lu et relu certains « 17 fois ». Les livres, c’est une richesse que tout le monde ne peut pas se permettre : « Mon premier livre a été une souffrance, car on n’avait pas les moyens pour l’acheter. » Sa maîtresse veut que chaque enfant se le procure, mais l’objet coûte cher. Trois dinars, environ un euro aujourd’hui : « C’était une fortune, presque une semaine de nourriture ! » Alors il est convenu que ce sera une de ses camarades de classe qui le lui prêtera. Un samedi après-midi, Sonia Krimi attend la copine en question, sonne et resonne. Rien. La copine la regarde par la fenêtre, mais ne viendra jamais apporter le trésor. « Je suis rentrée à la maison en pleurant, je me sentais humiliée. » Sa mère ouvre son porte-monnaie pour consoler sa fille, et le livre est lu en une nuit. Ironie de l’histoire, il s’appelait... Le Fils du pauvre.

Chez ses parents, le soir, on se presse devant la télévision pour regarder Fort Boyard, Pyramide ou Motus. Sonia Krimi rêve de ce pays où les livres semblent plus accessibles. Et où les bons élèves sont récompensés. Son père travaille chez Peugeot et chaque année, le « directeur français » donne de l’argent aux meilleurs élèves des enfants d’ouvriers. 150 dinars, une sacrée somme. « Mon premier carnet d’épargne, c’est une société française qui me l’a ouvert, et j’ai bien compris que pour avoir de l’argent il fallait être bonne à l’école », dit-elle.

La leçon est tellement bien apprise que Sonia Krimi entre à l’École supérieure de commerce (ESC) de La Manouba puis décroche à 21 ans une bourse pour un 3e cycle à Toulon, en France. Elle a découvert le pays deux ans plus tôt, avec un sac à dos, arpentant les musées et les églises un sandwich à la main. « J’ai passé deux jours et demi au Louvre, du matin au soir. Je m’arrêtais aux terrasses de café, je trouvais les gens beaux, propres, c’est comme si on avait passé l’aspirateur partout ! »

Professeure à l’université puis consultante dans le privé sur le nucléaire, Sonia Krimi cherche très vite à obtenir la nationalité française, « pour pouvoir voter », et prendre part au débat public dont elle note soigneusement les mots-clefs. « J’ai découvert les mots anarchisme, socialisme, totalitarisme et je me suis rendue compte que j’étais attirée par la philosophie politique. » Lorsqu’on l’interroge sur ses valeurs, elle cite volontiers Ernest Renan. Une nation, c’est « une conscience morale », dit-elle, faite d’une « grande agrégation d’hommes, saine d’esprit et chaude cœur ».

Pour décrocher la nationalité française, qu’on lui refuse d’abord au prétexte qu’elle n’est pas mariée et n’a pas d’enfants, elle ira jusqu’à porter plainte. La France, elle l’aime tant... Mais si Sonia Krimi clame tant son amour de la France, n’est-ce pas pour désamorcer par avance les critiques de ceux et celles qui pourraient lui reprocher de n’être « pas tout à fait française » ? Ils sont nombreux, à droit comme à gauche, les députés et députées non blanches qui doivent montrer patte blanche, pour déjouer les soupçons de trahison de leurs adversaires. Jusqu’au point parfois de nier leur culture d’origine, de la mettre de côté. Un déni de soi dont est consciente Sonia Krimi : « Certaines figures politiques qui ont une double culture veulent devenir plus blancs que blancs », dit-elle. Elle, assure-t-elle, assume son côté « méditerranéenne ». Elle fait les louanges de l’école coranique qu’elle a suivie, parce que « réciter le Coran comme un automate à deux ans et demi », lui a selon elle apporté « une capacité d’apprentissage et de mémorisation » précieuse, même si elle se dit aujourd’hui « agnostique », « autant juive, que musulmane que chrétienne, que bouddhiste ».

Autant que sa double culture, c’est sa double origine sociale qui est importante, si on veut la comprendre. Du côté de sa mère, la famille était plutôt aisée, avec des médecins et des ambassadeurs, mais du côté de son père, on était beaucoup plus pauvres, « avec beaucoup de femmes de ménages ». C’est sans doute de là qu’elle tire une certaine fibre sociale, qui l’a faite remarquer en décembre 2017, lorsqu’elle a interpellé le ministre de l’Intérieur Gérard Collomb, au sujet du projet de loi sur l’immigration, dénonçant des centres de détention « indignes de notre République ». La voilà applaudie par les rangs de La France insoumise, et désignée « frondeuse de gauche » de La République en marche.

« Dans la Ve République, dès que quelqu’un apporte une voix différente, on dit qu’il est frondeur », réfute-t-elle. Alors frondeuse, non. Mais attentive aux plus fragiles, certainement. « Il n’y a pas de sot métier, je me comporte pareil avec tout le monde », dit celle qui s’indigne quand des gens viennent à sa permanence et lui serrent la main, en oubliant celle de sa secrétaire. La campagne pour les législatives – qu’elle a menée en arborant l’étiquette « majorité présidentielle », et pas « En Marche ! », parce qu’on lui avait préféré un autre candidat – l’aura formée de ce point de vue. Elle a été marquée par toutes ces personnes vivant avec quelque 600 euros de retraite par mois, et qui peinent à joindre les deux bouts. « Je ne peux pas dire que j’ai découvert la pauvreté mais j’ai appris à la vivre à travers les histoires concrètes des gens que je rencontrais, et cela a changé ma vision. »

Attentive aux pauvres, et plus généralement aux exclus et exclues de la République. Au moment de l’entretien, l’Assemblée nationale vient tout juste d’adopter un nouveau règlement qui interdit les signes religieux « ostensibles ». Elle n’est pas au courant, et lorsqu’on le lui apprend, lâche avec une mine déconfite : « C’est bête ! C’est quoi leur peur, c’est de voir des députées voilées ? »

Écrit par

Aude Lorriaux

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