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Monde

11 avril 2018

« Avec Trump, les intérêts des alliés ne sont pas pris en compte »

Entretien avec Alexandra de Hoop Scheffer, politologue, directrice à Paris du German Marshall Fund of the United States.

En quoi, selon vous, la relation entre Emmanuel Macron et Donald Trump est différente de celle qu’ont nouée leurs prédécesseurs ?

Alexandra de Hoop Scheffer : Les relations entre la France et les États-Unis ont toujours été complexes. Comme le résumait Jacques Chirac en 1995, elles « ont été, sont, et seront toujours conflictuelles et excellentes ». À plusieurs reprises, la France a exprimé ouvertement son désaccord avec les États-Unis. On l’a vu entre Jacques Chirac et Bill Clinton sur le dossier du Kosovo, puis avec George W. Bush sur l’Irak, entre Nicolas Sarkozy et Barack Obama sur la Libye, puis avec François Hollande sur la Syrie et la fameuse « ligne rouge ». À chaque fois, les frictions franco-américaines s’expliquent par une divergence de vues quant au cadre d’action et à l’usage de la force militaire. Les groupes de contact et le cadre onusien sont privilégiés par la France alors que les États-Unis favorisent l’OTAN ou l’unilatéralisme. Inversement, la France a trouvé dans le Président Obama un allié beaucoup plus réticent à l’usage de la force militaire en Libye, où il s’est cantonné à un rôle de soutien au leadership franco-britannique et en Syrie où son volte-face a laissé la France seule prête à intervenir contre le régime de Bachar al-Assad. Cet épisode a profondément marqué la France : face à l’imprévisibilité du leadership américain, la France pouvait-elle encore compter sur les États-Unis en cas de crise internationale ? L’élection de Trump n’a fait qu’accélérer les incertitudes quant au leadership américain. Mais malgré les désaccords, la France adopte, à chaque fois, et encore sous le Président Macron, une attitude pragmatique et opte pour la préservation de sa coopération avec les États-Unis. Hubert Védrine a résumé cette relation bilatérale en disant que la France est l’amie et l’alliée des États-Unis sans être toujours alignée sur eux. Aujourd’hui Emmanuel Macron ne partage pas la politique étrangère confrontationnelle, voire belliqueuse de Donald Trump ni sa posture unilatéraliste et protectionniste au plan commercial. Mais cela n’empêche pas la relation bilatérale d’être exemplaire dans le domaine clef de la défense et de la lutte contre le terrorisme. La France est perçue à Washington comme étant le seul acteur militaire crédible en Europe, raison pour laquelle l’armée américaine s’appuie sur notre expérience du terrain et notre action pour endiguer le terrorisme au Sahel.

Pourquoi dit-on que Donald Trump « aime » Macron ? Est-ce si important ?

A. de H. S. : Je me suis rendue à plusieurs reprises l’an dernier aux États-Unis et mes interlocuteurs américains ne m’ont pas caché qu’ils admiraient la façon dont Emmanuel Macron a su « gérer » le Président Trump. Selon eux, il n’y a que lui et le Premier ministre japonais Shinzo Abe qui ont su retenir son attention et s’adapter à un Président qualifié, même par ses proches collaborateurs, de « disrupteur ». Ensuite, on ne peut pas dissocier la relation Macron-Trump du contexte européen. Il y a eu le Brexit qui a mis à mal la relation « spéciale » entre les États-Unis et le Royaume-Uni. Puis cette interminable campagne allemande et la recherche de coalition qui s’en est suivie. Si bien que cette phase a ouvert un espace politique pour la France. Impatient de montrer à ses partenaires que « France is Back », Emmanuel Macron a su s’en saisir, en se lançant dans une offensive diplomatique initiée au défilé du 14 juillet et assumant depuis le rôle de principal interlocuteur et interprète en Europe de la politique de Donald Trump et en Europe. Si l’on compare avec la fin de mandat d’Obama, il est clair que la relation transatlantique qui s’était structurée autour de trois « relations spéciales », avec Berlin pour les questions européennes et économiques, avec Londres pour son soutien politique au sein des instances multilatérales, et avec Paris pour la coopération contreterroriste, aujourd’hui elle s’est resserrée autour du duo Macron-Trump. Au travers de la relation personnelle que Macron a su instaurer et maintenir avec Trump malgré les désaccords sur un certain nombre de dossiers (climat, commerce, Iran), il a permis à la France de s’affirmer comme meilleur allié des États-Unis, un statut avalisé par le fait que Macron est le premier dirigeant politique à être invité pour une visite d’État aux États-Unis.

Mais cette relation privilégiée pourrait bien ne pas durer….

A. de H. S. : Oui, parce que des tensions d’ordre commercial ou des divergences sur la manière de gérer les crises (Iran en particulier) risquent de ramener sur le devant de la scène les désaccords politiques entre les deux Présidents, et rendre leur relation politiquement coûteuse pour Macron, à l’heure où il cherche à montrer qu’il obtient des résultats sur le volet de « l’Europe qui protège ». Toute décision américaine qui viendrait mettre en péril les intérêts sécuritaires et/ou économiques de la France et par effet de ricochet ceux de l’UE, devra inciter le gouvernement Macron à continuer à réagir avec la plus grande fermeté, s’il veut pérenniser un dialogue franc et direct avec l’administration Trump. C’est ce que Macron a fait sur les questions commerciales, plaidant pour davantage de fermeté face au virage protectionniste de Trump. Il a joué un rôle non négligeable dans l’apaisement des tensions commerciales avec Washington et la décision de Trump d’exempter, même temporairement, l’UE de ses taxes.

Comment Emmanuel Macron parvient-il à s’entendre avec Donald Trump alors que tous les grands sujets divisent nos pays ? Est-ce ce que cette posture ne va pas finir par lui nuire ?

A. de H. S. : Sur tous les dossiers, la « méthode Macron » est la même : il clarifie les différends entre Paris et Washington, avec toujours l’intention de créer un espace pour le dialogue et la coopération au cas par cas. Il se sert de sa relation personnelle avec Donald Trump pour renforcer les points de coopération. Par exemple, sur l’Iran, Emmanuel Macron fait savoir qu’il partage les mêmes objectifs politiques que Donald Trump, à savoir endiguer les activités balistiques et hégémoniques de l’Iran dans la région, mais qu’il est possible d’y parvenir dans le cadre de l’accord signé en 2015 entre les grandes puissances et Téhéran. Sur le climat, les forts désaccords au niveau politique ont été contournés par le Président Macron par le biais d’une diplomatie subnationale qui contourne la Maison Blanche, en travaillant directement avec le gouverneur Jerry Brown de l’État de Californie et avec des acteurs influents de la société civile et du business américains. Mais il est peu probable que la méthode d’Emmanuel Macron donne des résultats concrets, pour une simple et bonne raison : toutes les décisions de politique étrangère de Donald Trump sont essentiellement guidées par sa volonté de satisfaire sa base électorale et ses promesses de campagne. Le Président Donald Trump et ses conseillers continueront à prendre des décisions sans tenir en compte des implications qu’elles peuvent avoir pour leurs alliés. La France et ses partenaires européens devront réagir avec d’autant plus de fermeté pour rappeler à Washington les conséquences de ses politiques.

Cette stratégie n’est-elle pas rendue plus périlleuse maintenant que Donald Trump a limogé la plupart de ceux qui le tempéraient ?

A. de H. S. : Après une première année où la politique américaine a été en grande partie façonnée et modérée par des figures républicaines traditionnelles, s’ouvre ainsi la phase deux de la présidence de Donald Trump, avec une équipe beaucoup plus resserrée autour de lui, au plan idéologique et politique, notamment avec Mike Pompeo au Département d’État et John Bolton en tant que conseiller à la sécurité nationale. Ce sera une période plus difficile à appréhender pour les diplomates français et européens. Galvanisé par les avancées diplomatiques sur le dossier nord-coréen qu’il attribue à son art de la négociation, Donald Trump va avoir les mains libres pour mettre en œuvre son programme. Le principe de loyauté sera aussi la ligne directrice de ses relations avec ses homologues à l’international et conditionnera le soutien ou au contraire l’ajustement du soutien des États-Unis à leur égard.

Donald Trump est-il vraiment capable de compromis ? Il donne pourtant l’impression d’être incroyablement binaire, partisan du tout ou rien…

A. de H. S. : Donald Trump veut pouvoir démontrer qu’il est capable de négocier des bons deals qui seraient favorables aux intérêts américains. D’où la centralité du dossier nord-coréen sur lequel il a engagé tout son capital politique. Il doit absolument pouvoir présenter les résultats de la rencontre à venir avec le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un comme un succès personnel auprès de son opinion publique. Sur les questions commerciales, les taxes sur l’acier et l’aluminium ne concernent plus que la Chine, alors qu’elle ne fournit plus que 2 % de l’acier importé aux États-Unis. Mais c’est symboliquement une décision que Donald Trump peut vendre auprès de ses électeurs dans la Rust Belt, comme un succès de son pouvoir de négociation. Une fois de plus, sur tous ces sujets, les intérêts des alliés des États-Unis ne sont pas pris en compte.

La relation avec la Russie ne risque-t-elle pas de devenir un point de désaccord sérieux entre l’Europe et les États-Unis ?

A. de H. S. : Les désaccords existent avant tout entre Donald Trump et sa propre administration. On le voit nettement lorsque les sanctions appuyées par le Congrès, le Département d’État et le Trésor ne sont pas toutes mises en œuvre par la Maison Blanche, en raison de la volonté de Donald Trump de rester conciliant avec la Russie de Poutine. Les États-Unis ont toujours traité avec la Russie sans vraiment tenir compte des intérêts énergétiques des Européens et de leur géographie. Aujourd’hui, l’unité transatlantique sur la Russie est encore plus fragilisée par des postures différentes au sein de l’UE et de l’administration américaine. Le point d’accord qui unit les deux côtés de l’Atlantique réside dans la reconnaissance que les États-Unis et l’Europe restent très dépendants de la Russie pour régler de nombreuses crises, à commencer par la Syrie, et que tout le monde veut préserver la relation avec Moscou. La difficulté pour nous, Européens, c’est que l’imprévisibilité de Donald Trump peut être un atout contre ses adversaires, notamment contre Poutine. Or, elle s’exerce aussi vis-à-vis de nous, ce qui est problématique, car cela affaiblit par là-même l’article 5 de la charte de l’OTAN qui prévoit une solidarité sans failles en cas d’agression de l’un de ses membres. Le qualificatif de « menace hybride » permet de contourner ce risque en maintenant les menaces délibérément sous le seuil de l’article 5, ce qui pose la question de la cohésion de l’Alliance en cas d’agression.

Angela Merkel avait-elle raison de dire que l’Europe devrait donc mieux se prendre en main face à cette imprévisibilité de Donald Trump ?

A. de H. S. : Oui, même si l’idée d’une nécessaire autonomisation de la politique américaine est ancrée depuis longtemps dans la pensée stratégique française, et en cela il n’y a rien de nouveau ni de frappant dans la déclaration de Merkel qui, rappelons-le, a été prononcée en pleine campagne électorale. D’ailleurs notre Livre blanc sur la sécurité nationale et la défense de 2013 avertissait dès l’introduction qu’en raison d’une plus grande sélectivité des États-Unis dans leurs engagements extérieurs et leur réorientation vers l’Asie-Pacifique, cela traduisait « une pression accrue sur les Européens pour qu’ils prennent en charge les problèmes de sécurité qui les concernent plus directement ». L’élection de Trump a été un accélérateur pour les efforts français de renforcer la coopération européenne en matière de sécurité et de défense. Toutes les initiatives adoptées au cours de cette dernière année dans le cadre de l’UE, que ce soit le Fonds européen de défense ou en dehors avec l’Initiative d’intervention européenne, vont dans le bon sens et répondent aux défis du partage du fardeau militaire en Europe et en dehors de l’Europe. Au plan commercial, le virage protectionniste de Trump n’a fait qu’accélérer la conclusion des traités de libre-échange entre l’UE et le Canada et le Japon, une manière en effet pour l’Europe de « prendre en main son destin ».

Dans ce contexte, l’Europe de la défense, telle qu’elle est en train de se construire, ne risque-t-elle pas d’être perçue à Washington comme un défi ?

A. de H. S. : Comme tous ses prédécesseurs, Donald Trump ne peut pas à la fois exiger que les Européens payent davantage pour leur propre défense et, lorsqu’ils le font vraiment et se dotent d’outils opérationnels permettant une coopération et une capacité d’action plus efficace, s’en plaindre et y voir une redondance, voire une rivalité avec les États-Unis et l’OTAN. La France en particulier a toujours été perçue avec une certaine méfiance à Washington, lui reprochant de chercher à transformer l’UE en rivale des États-Unis pour équilibrer les relations transatlantiques en faveur des Européens. Cette vision s’est accentuée sous l’administration Trump, qui ne perçoit les récentes initiatives européennes qu’au travers du prisme industriel et commercial, comme une prise de distance par rapport à leur industrie de défense qui équipe bon nombre de pays de l’Alliance, notamment dans les anciens pays de l’Est. À nous peut-être aussi de mieux répondre aux réticences américaines et à celles d’un certain nombre de pays européens dont le lien avec Washington est vital. En expliquant de manière plus claire comment une Europe opérationnellement plus autonome renforce et non affaiblit le lien transatlantique et le partage du fardeau notamment en Afrique, là où les États-Unis souhaitent être moins directement engagés.

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Écrit par

François Clemenceau

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