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Cultures

4 avril 2017

Une anthologie irritante et savoureuse

Le charme des anthologies, c’est qu’on peut les critiquer, trouvant tel choix inapproprié ou absurde, telle absence injuste, voire insupportable ou tel commentaire inadapté ou franchement partial. L’ensemble peut être complété par un avis global favorable, qui ne peut manquer de réserves, sachant que

chacun peut avoir un point de vue sur la question traitée. « Les grands textes de la droite » et ceux « de la gauche »*, signés par Grégoire Franconie et Jacques Julliard (le volume sur la gauche étant une version remaniée d’un ouvrage paru il y cinq ans) se prêtent idéalement à l’exercice.

Commençons par le bilan « globalement positif ». On est heureux de retrouver dans ces deux tomes des textes fondateurs de la nation française
et de la République : la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, bien sûr, et les grandes signatures (mêlons les deux cotés de l’Hémicycle) de Chateaubriand, Balzac, Benjamin Constant, Germaine de Staël, Hugo, Jaurès, Zola, Clémenceau, de Gaulle, Blum, Anatole France, Proust, Bernanos et on en passe ! On est aussi curieux et intéressé de lire, et parfois découvrir, sans toujours approuver (et de beaucoup !) ce que pouvaient penser et déclarer Albert de Mun, Maurice Barrès, Drieu La Rochelle, Marcel Déat, Paul Reynaud ou Jacques Chardonne.

Mais venons-en aux réserves. D’abord du titre lui même, comme Rémond, comme Winock, et sans doute même comme les auteurs qui en sont conscients, on préférerait de beaucoup utiliser sous ces latitudes le pluriel « des gauches » ou  « des droites ». Car comment expliquer la cohabitation dans un même volume de Pétain (certes curieusement  représenté par le seul « Maréchal nous voilà »… qui n’est pas de lui), ou, pire encore peut être de Rebatet dans
les mêmes pages que de Gaulle ou Bernanos ? Pour la gauche aussi, entre Proudhon, Jacques Delors, Aragon et Lamennais ou Boris Souvarine, l’éventail est très large… et donc crée des ambiguïtés, parfois complexes.

On déduira aussi, sans faire preuve d’une novation profonde, des nombreux choix effectués que les notions de « droite » et de « gauche » ne sont vraiment valables qu’à un instant « T » de l’Histoire. Le meilleur exemple nous vient du grand Victor Hugo (à qui nous rendons hommage en publiant un de ses textes dans chaque numéro de ce magazine), puisqu’il figure dans les deux volumes ! Le voici à 18 ans, catalogué à droite pour l’ode au duc de Bordeaux (il faut bien vivre et une pension royale – qui sera accordée – n’est pas à refuser) :

« Il est né, l’enfant glorieux,

L’ange que promit à la terre,

Un martyr partant pour les cieux :

L’avenir voilé se révèle. »

Trente ans plus tard, nous le retrouvons dans le volume consacré à la gauche avec Les Châtiments :

« O République universelle,

Tu n’es encor que l’étincelle,

Demain tu seras le soleil ! »

On sourira parfois à certaines classifications qui hérisseront certainement le poil d’aucuns : ainsi le (petit) Adolphe Thiers, qui, président du conseil de Louis Philippe puis chef du pouvoir exécutif de la République française (en 1871) aurait pu (dû ?) être classé (bien) à droite (ceux qui l’appellent encore le « fusilleur de la Commune » opineront sans problème), se retrouve, Napoléon III gratias, dans le volume de « gauche » grâce à son opposition au Second Empire et à son (beau) discours sur « les libertés nécessaires ». Ainsi, ce cher abbé Sieyès se retrouve-t-il à gauche (« Qu’est ce que le Tiers État ? Tout… » et Madame de Staël à droite (dans sa défense de Marie-Antoinette), ce qui peut pousser à commentaires et à débats !

Cessons de chipoter : les critiques ne doivent pas faire oublier le grand plaisir qu’éprouve le lecteur à une découverte, vagabonde ou non, de ces merveilleux textes, comme L’affiche rouge d’Aragon (qu’on préfère de loin à son terrible « Maurice est de retour », hommage au camarade Thorez) :

« Adieu la peine et le plaisir Adieu les roses

Adieu la vie adieu la lumière et le vent

Marie-toi sois heureuse et pense à moi souvent

Toi qui va demeurer dans la beauté des choses »

Ou encore les pages formidables de Chateaubriand à propos du sacre de Charles X : « Croira-t-il qu’un sacre mette à l’abri du malheur ? il n’y a plus de main assez vertueuse pour guérir les écrouelles, plus de sainte ampoule assez salutaire pour rendre les rois
inviolables ».

Ces deux volumes nous font revivre notre histoire, parfois en grommelant, en s’ir­ritant, mais en savourant toujours.

Les grands textes de la droite (choisis et présentés par Grégoire Franconie), Les grands textes de la gauche (choisis et présentés par Grégoire Franconie et Jacques Julliard) Champs classiques, Flammarion.

Écrit par

Pascal Bonnefille

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