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Monde

11 avril 2018

Welcome in Washington, cher Emmanuel !

La visite d’État du président de la République aux États-Unis du 23 au 25 avril, la première d’un dirigeant étranger sur le sol américain depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, illustre une lune de miel apparente entre les deux hommes alors que les désaccords franco-américains risquent de s’accentuer dans les mois qui viennent.

Si le programme initial est respecté, Emmanuel et Brigitte Macron seront invités à dîner, dès leur arrivée à Washington, par Donald et Melania Trump. Dîner privé à quatre, mais pas n’importe où. Le couple français avait choisi la tour Eiffel pour leurs hôtes américains en juillet dernier. Le président des États-Unis et la First Lady, eux, ont opté pour Mount Vernon. Dans les deux cas, tout est dans le symbole. À Paris, le monument iconique qui offre la vue sur la Ville Lumière. En périphérie de la capitale fédérale, sur les rives virginiennes du Potomac, la résidence que fit construire George Washington et où il vécut jusqu’à sa mort. La demeure, de style colonial, abrite de nombreux souvenirs de l’amitié franco-américaine nouée dans les batailles de la guerre d’Indépendance mais aussi une copie de la clef de la prison de la Bastille offerte par La Fayette à Washington en 1790 après la destruction des geôles royales par les révolutionnaires français. En guidant ses invités dans leur visite de Mount Vernon, comme Emmanuel Macron l’avait fait aux Invalides, Donald Trump évoquera donc ce 14 juillet à Paris qui lui a tant plu. N’est-ce pas d’ailleurs après avoir été «  bluffé » par le défilé militaire sur les Champs-Elysées qu’il a décidé d’avoir le sien à Washington en novembre prochain pour célébrer le centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale ? « L’Histoire nous dépasse », disait Emmanuel Macron pour justifier les petits plats dans les grands lors de la réception du couple Trump l’été dernier et illustrer la permanence de l’amitié franco-américaine en dépit des tempêtes diplomatiques. C’est peu de dire, d’ailleurs, que l’année qui vient de s’écouler a été riche en bourrasques et que le pire est peut-être à venir.

« Le sujet qui va dominer les entretiens au cours de cette visite d’État, c’est l’Iran », prévient l’un des diplomates au cœur des préparatifs. Lorsqu’Emmanuel Macron repartira vers Paris après son discours devant les deux Chambres réunies du Congrès, il ne restera en effet que 16 jours au Président Trump pour décider s’il maintient la levée des sanctions prises contre l’Iran comme le prévoit l’accord nucléaire signé par les grandes puissances et Téhéran en juillet 2015. Le Président américain a juré mille fois que cet accord était « un désastre », « nul », « le pire que les États-Unis aient signé ». Et l’ultimatum qu’il a fixé aux Européens pour mieux le verrouiller, tout en affichant davantage de fermeté sur le programme balistique iranien et les activités de déstabilisation hégémonique de la République islamique dans la région, expire le 12 mai. La France a tout essayé pour faire comprendre aux États-Unis que la rupture de l’accord de Vienne reviendrait à laisser les Iraniens faire de même et que cela aboutirait à revenir à la case départ, c’est-à-dire avec un programme nucléaire capable de produire un arsenal atomique dans un délai assez court. Rien n’y a fait.

Le chef de la diplomatie française, en se rendant à Téhéran en février pour convaincre les Iraniens de donner des gages afin d’éviter ce scénario-catastrophe, est revenu à Paris sans avoir obtenu de marge de manœuvre supplémentaire. Si le Président Rohani lui a répété son souhait de rester dans l’accord, les autres tenants du régime l’ont traité comme s’il était « le petit télégraphiste de Trump ». L’affaire vient même de connaitre un tournant plus grave puisqu’en limogeant le patron du Département d’État, Rex Tillerson, puis son conseiller à la sécurité nationale, le général McMaster, le Président américain a choisi pour les remplacer deux personnalités bien plus radicales, en particulier sur le dossier iranien. « Trump aime s’entourer de “ yes men ”, des gens qui ne le contredisent pas », raconte un familier des coulisses du pouvoir washingtonien. Or Tillerson et McMaster ne mâchent pas leurs mots depuis des mois pour faire comprendre au Président que l’accord sur le nucléaire iranien, loin d’être parfait, mérite d’être préservé, et que le rompre serait pire encore. Et Mike Pompeo, qui vient donc de quitter la tête de la CIA pour le Département d’État, et John Bolton, le nouveau conseiller à la sécurité nationale, ne risquent pas d’afficher leurs désaccords avec Donald Trump, pour la bonne raison qu’ils n’en ont pas, sauf peut-être sur la Russie. Les efforts des Français, rejoints par l’Allemagne et le Royaume-Uni, pour proposer aux Européens de sanctionner l’Iran en raison de ses activités balistiques et son hégémonie en Syrie, au Yémen et au Liban, auraient pu porter leurs fruits. Mais ils ont échoué jusqu’à présent face à une Europe désunie sur la question. « C’est très dur de négocier à l’aveugle, sans savoir ce que les Américains veulent vraiment, sans savoir s’ils se satisferont d’un compromis », explique un diplomate associé au dossier qui estime à une chance sur trois la possibilité pour la France et les Européens de convaincre Donald Trump sur l’Iran d’ici au 12 mai.

Mike Pompeo (AFP)

Sur ce sujet iranien, comme sur la plupart des grands dossiers de désaccord entre les États-Unis et leurs alliés – la lutte contre le réchauffement climatique, le protectionnisme, le multilatéralisme ou la Russie – Emmanuel Macron n’a pas décidé de changer de méthode. « Il a cette opportunité de faire le pari de l’entente alors que Sarkozy ou Hollande n’auraient pas eu sans doute cette capacité de séduire Trump », analyse Laurence Nardon, la directrice du programme États-Unis de l’Institut français des relations internationales (IFRI). « Cette méthode qui consiste à séduire Trump, à le flatter, à l’écouter sans le dénigrer est intelligente, bien qu’elle ne marche pas », poursuit-elle. Pas encore, plaide-t-on à l’Élysée, où l’on ne désespère pas d’obtenir des « réajustements », à défaut de concessions ou de reculs. D’autant que la période de campagne électorale qui vient de recommencer aux États-Unis, mais cette fois pour les élections de mi-mandat de novembre 2018, n’est jamais propice aux assouplissements diplomatiques. Avoir nommé Mike Pompeo, un ancien élu du Kansas au passé militaire, et John Bolton, un ancien ambassadeur néo-conservateur à l’ONU sous George W. Bush, favorable aux guerres préemptives et aux changements de régime pour exporter la démocratie, doit être interprété dans cette stratégie de Donald Trump de « coller » à son électorat pour limiter les dégâts au Congrès le 6 novembre  prochain. « N’attendez pas de Trump qu’il change d’avis facilement sur les sujets les plus sensibles qui le ramènent à des bras de fer de politique intérieure », pronostique un diplomate européen. « Donald Trump est en campagne, il fait des meetings toutes les deux semaines et il va les multiplier d’ici novembre, pour parler à ses électeurs et leur dire qu’il tient ses promesses. » Et comme il est aidé par une conjoncture économique qui lui est plutôt favorable, pourquoi irait-il sacrifier sur l’échiquier diplomatique des pièces cruciales de son rapport de forces contre ses adversaires démocrates ? « On ne s’en rend pas compte vu de loin, mais Washington vit dans une ambiance de guerre civile, tout le monde est obsédé par Donald Trump et le vomit », ajoute l’observateur en question. Difficile dès lors pour le Président, soumis à une telle pression médiatique et politique, d’accepter de mordre la poussière sans se battre. Quitte à ce que les dégâts collatéraux affectent ses alliés sur la scène internationale, comme on risque de s’en apercevoir dès que la guerre commerciale reprendra.

Dans ce contexte, « Emmanuel Macron a fait le meilleur job possible pour comprendre qui est vraiment Donald Trump et comment s’adapter à ses foucades », estime Jeremy Shapiro, un ancien conseiller d’Hillary Clinton au Département d’État aujourd’hui directeur de recherches à l’European Council on Foreign Relations (ECFR). « Emmanuel Macron sait que Trump est capable de passer un excellent moment avec vous et de vous trahir quelques minutes plus tard lors d’une conférence de presse conjointe, qu’il ne ressent pas d’obligation à être loyal, et surtout qu’il est capable de changer d’opinion à tout instant et sur n’importe quel sujet. » Shapiro conseille toutefois au Président français de ne pas chercher à enfoncer un coin entre la Maison Blanche et le Congrès pour faire avancer ses dossiers sur des sujets qui opposent les élus à Donald Trump. « En revanche, il sera crucial pour lui de démontrer aux parlementaires américains qu’il est crédible, notamment sur le dossier iranien, et que ce qu’il propose est techniquement et politiquement faisable. » Comme si l’idée, très trumpienne au fond, n’était pas forcément de convaincre mais de semer le doute afin que le Congrès finisse par se dire que la force seule face à l’Iran, en dépit d’une alliance stratégique forte avec Israël et l’Arabie saoudite, n’est pas l’unique solution. Jeremy Shapiro invite également Emmanuel Macron à plaider sa cause en faveur du libre-échange devant les élus américains, afin de les persuader que les Européens ne veulent pas affaiblir l’Amérique mais préserver les règles d’un commerce ouvert et loyal.

Il est probable aussi que la Russie sera au cœur des entretiens des deux délégations à la Maison Blanche. « Il y a ce que peut dire le Président Trump avec son propre style et il y a la politique que nous menons concrètement vis-à-vis de la Russie », nous confie un responsable américain en charge du secteur. Sous-entendu, ce n’est pas parce que le Président américain félicite Poutine pour sa réélection que les États-Unis ne cherchent pas les meilleurs moyens de sanctionner le Kremlin pour l’empoisonnement de l’ex-agent Serguei Skripal et de sa fille à Salisbury le 4 mars dernier. Emmanuel Macron, qui a dénoncé l’ingérence de la Russie au cours de la campagne présidentielle française, souhaiterait mieux coordonner l’action des Occidentaux face à Vladimir Poutine maintenant que le dirigeant russe a été réélu. Cela implique d’évoquer évidemment la Syrie et la partition géographique ou ethnico-religieuse qui se dessine à grands pas au fur et à mesure que l’Iran, la Turquie, la Russie et les Kurdes tentent d’élargir ou de sauver leurs zones vitales. « La Russie reste un régime autoritaire, paranoïaque et sur la défensive, mais nous sommes prêts à écouter ce qu’il a à offrir si nous décidons d’alléger les sanctions et de le rendre moins isolé », ajoute le diplomate américain après avoir cependant jaugé à l’Élysée et au Quai d’Orsay jusqu’où la France était prête à aller en termes d’aggravation des sanctions pour punir l’attentat de Salisbury, « une agression qui nous visait tous ».

Emmanuel Macron reviendra-t-il les mains vides de Washington ? Les défis qui se dressent au cœur de la relation franco-américaine « pourraient signifier qu’entretenir un rapport étroit avec les États-Unis se révèle politiquement coûteux en France pour Emmanuel Macron », signale Alexandra de Hoop Scheffer, directrice à Paris du German Marshall Fund (lire interview ci-après). Ce think tank transatlantique avait sélectionné en 2006 Emmanuel Macron comme jeune leader d’avenir pour l’envoyer passer un mois dans l’Amérique profonde. Le jeune inspecteur des finances s’était rendu à Houston au Texas et à Pittsburgh en Pennsylvanie. Une ville dont Donald Trump avait pu dire, en rejetant les accords de la COP 21 sur le climat, qu’elle était prioritaire à ses yeux, « loin devant Paris ».

À lire aussi, l'interview d'Alexandra de Hoop Scheffer : « Avec Trump, les intérêts des alliés ne sont pas pris en compte »

Écrit par

François Clemenceau

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